Politique

Guinée – Sidya Touré : « Si les conditions ne sont pas réunies, il y a des risques que les législatives ne se tiennent pas »

Sidya Touré, leader de l'UFR, à Conakry en 2013.

Sidya Touré, leader de l'UFR, à Conakry en 2013. © Emilie Régnier pour JA

À deux mois des élections législatives annoncées pour le 16 février 2020, et alors que l’opposition, dont il est l’un des chefs de file, est vent debout contre le projet de nouvelle Constitution, l’ancien Premier ministre du général Conté se dit déterminé à perturber l’agenda présidentiel.

Si le duel entre Alpha Condé et son principal opposant, Cellou Dalein Diallo, polarise le débat, le président de l’Union des forces républicaines (UFR), Sydia Touré, fait figure, à 74 ans, de troisième homme sur la scène politique guinéenne. S’il a inscrit ses pas dans ceux du chef de file de l’opposition, relayant les appels à manifester lancés par le Front national de défense de la Constitution (FNDC) et participant aux marches contre la réforme constitutionnelle, l’ancien Premier ministre de Lansana Conté a déjà, en ligne de mire, la présidentielle de l’an prochain.

Après avoir été le Haut représentant d’Alpha Condé, un poste auquel il avait été nommé en 2015, Sidya Touré a démissionné en décembre dernier. En brisant l’alliance qu’il avait noué avec le chef de l’État, il s’était alors attiré de virulentes critiques au sein du camp présidentiel, où certains l’accusaient de « populisme » et de calculs politiciens.

« Sidya Touré se positionne en alternative pour les électeurs qui ne se retrouvent ni dans la mouvance présidentielle, ni dans l’opposition incarnée par Cellou Dalein Diallo », jugeait alors une source proche de la présidence. Lui affirmait au contraire que, faute de moyen, il n’avait pu atteindre les objectifs qu’il s’était fixé, et dénonçait une « organisation de l’État [qui] relève de l’informel ».

Un an plus tard, s’il affirme donner la priorité au combat porté par le FNDC, et à l’alliance temporaire qu’il a noué avec ceux qui s’opposent à la révision constitutionnelle, au premier rangs desquels l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo, Sidya Touré refuse cependant d’être dépeint comme étant dans l’ombre du chef de file de l’opposition.

Il n’hésite d’ailleurs pas à rappeler que ce dernier a été sous ses ordres lorsqu’il était Premier ministre. Surtout, passée le temps des alliances de circonstances, Sidya Touré a bien l’intention de mener campagne tambour battant. Et dans cette perspective, les législatives de février prochain seront un premier test pour mesurer le poids de son parti.

Jeune Afrique : Une réunion a rassemblé la majeure partie des leaders de l’opposition politique, jeudi 28 novembre. Le FNDC n’était pas présent. Pourquoi cette réunion uniquement politique ?

Sidya Touré : Les législatives étaient à l’ordre du jour. Nous constatons que la campagne d’assainissement du fichier électoral ne se déroule pas dans les meilleures conditions. Certaines machines, qui doivent permettre l’enrôlement des électeurs, sont tombées en pannes. Des opérateurs de saisie n’ont pas encore perçu le salaire qui leur a été promis.

Ces dysfonctionnements nous alertent d’autant plus que la campagne ne doit théoriquement durer que 25 jours, et nous avons peur que le processus soit bâclé. Nous avons dressé un rapport au cours de cette réunion, qui va être transmis à la Ceni [Commission électorale nationale indépendante, NDLR], puis, nous publierons un mémorandum dans lequel sera exprimée la position commune de l’opposition.

Les manifestations de l’opposition ont fortement mobilisé, avec un mot d’ordre : Alpha Condé ne doit pas se présenter à un troisième mandat. Pourquoi ne pas trancher ce différend dans les urnes ? 

Nous savons que nous fédérons plus d’électeurs qu’Alpha Condé. Néanmoins il est inenvisageable de le laisser se présenter aux élections, car nous savons tous qu’elles sont loin d’être démocratiques en Guinée. D’autant plus que la Commission électorale nationale et indépendante (Ceni) qui la supervise est tout sauf indépendante.

Pendant trois ans, vous avez été le Haut représentant d’Alpha Condé. Cette proximité ne vous permet-elle pas de dialoguer avec lui ?

Non, parce que le président Alpha Condé n’accorde aucune importance au dialogue. Depuis le début de son premier mandat, au moins cinq « dialogues » ont été organisés, à différents échelons. L’issue a, à chaque fois, été la même. Il s’en sert en temps de crise pour calmer les uns les autres, mais dans les faits, il n’en tient pas compte.

Alors, cette fois, il n’y a pas de dialogue qui vaille. Nous irons jusqu’au bout. Alpha Condé doit quitter le pouvoir à la fin de son second quinquennat.

Cellou Dalein Diallo multiplie les déplacements à l’étranger en quête de soutien, alors que vous vous faîtes plus discret sur la scène internationale. Pourquoi ? 

Nous aurions pu régler la crise entre Guinéens, en respectant les institutions de notre pays. Mais le président actuel n’a que faire de celles-ci. Il a écrasé la Cour constitutionnelle en débarquant son président, Kélèfa Sall, qui l’avait mis en garde contre tout « tripatouillage constitutionnel » lors de sa prestation de serment.

Et, il a empêché que les législatives se tiennent en 2018, en refusant notamment de débloquer les fonds nécessaires à la Ceni pour qu’elle procède à l’achat du matériel électoral.

Nous sommes contraints de nous tourner vers la communauté internationale pour les alerter. Nous avons écrit à la Cedeao, consulté de nombreux ambassadeurs, en leur demandant de ne pas attendre que la situation dégénère dans notre pays. Le président du Niger, Mahamadou Issoufou s’est d’ailleurs clairement prononcé en notre faveur, en prônant la limitation du mandat présidentiel à deux.

En septembre dernier, lors d’un passage à Paris, Cellou Dalein Diallo avait affirmé devant la presse que vous n’aviez d’autre choix que de vous « aligner » à ses côtés, parce que « l’UFDG a raflé nombres des fiefs de l’UFR lors des dernières législatives », en 2013. L’UFR n’est-elle qu’un supplétif de l’UFDG ?

On ne peut pas se prévaloir de résultats d’élections qui ont été faussées, et l’UFDG ne peut l’ignorer. Si Cellou Dalein Diallo est content de ces résultats, ce n’est pas mon cas. Le jour où il y aura des élections transparentes en Guinée, nous saurons exactement quelle est la place de mon parti.

Combien de candidats de l’UFR allez-vous présenter lors des législatives de février ?

Si le processus se déroule bien, et que nous jugeons que les élections sont acceptables, l’Union des forces républicaines (UFR)  va investir au moins 76 candidats [pour 114 députés au total, dont 76 élus au scrutin proportionnel plurinominal, et 38 élu au scrutin uninominal majoritaire à un tour, NDLR].

En revanche, si les conditions ne sont pas remplies, il y a des risques que ces élections ne se tiennent pas.

On dit de vous que vous êtes le « troisième homme » dans le paysage politique guinéen. Pensez-vous vraiment être en capacité de peser lors de la prochaine présidentielle ? 

Le scrutin présidentiel est une élection où un homme se présente face à un peuple, et présente un programme. Sur ce plan, je ne crains absolument personne. J’ai été Premier ministre dans ce pays de 1996 à 1999, l’une des meilleurs périodes qu’on ait connues. Les Guinéens ont confiance en moi.

Enfin, j’aimerais rappeler qu’avant d’être élu président en 2010, Alpha Condé était aussi le « troisième homme » lors du scrutin de 2003. Rien n’est impossible.

Fin novembre, alors qu’il était en déplacement en Guinée forestière, Alpha Condé a accusé les anciens Premiers ministres de Lansana Conté – dont vous êtes, tout comme Cellou Dalein Diallo et Lansana Kouyaté – de vouloir « mener la Guinée en arrière ». Que lui répondez-vous ? 

Je tiens à lui rappeler que ses principaux collaborateurs sont, eux aussi, des anciens responsables sous l’ère de Lansana Conté. Son Premier ministre, Ibrahima Kassory Fofana, en est un pur produit. Au lieu de s’attarder sur des faux débats, il devrait plutôt présenter ses neuf années de bilan aux Guinéens.

La visite des anciens présidents béninois Nicéphore Soglo et nigérian Goodluck Jonathan, a elle été utile, selon vous ?

Cette visite, initiée par la National Democratic Institute (NDI) était très intéressante, car elle prouve que la situation de la Guinée préoccupe les pays et organisations de la sous-région. De plus, les conclusions du rapport dressées par les deux présidents étaient exhaustives et claires, dans la mesure où elles ont mis en évidence l’inquiétude des Guinéens quant aux prochaines élections législatives et quant-à la volonté du président de se présenter en 2020.

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