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Syrie, Irak, Libye : ces professionnels africains du football qui évoluent en zones de guerre

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Mis à jour le 10 décembre 2019 à 15h53
Des supporters syriens soutiennent leur équipe avant un match de la Coupe d'Asie du groupe B entre l'Australie et la Syrie, le 15 janvier 2019.

Des supporters syriens soutiennent leur équipe avant un match de la Coupe d'Asie du groupe B entre l'Australie et la Syrie, le 15 janvier 2019. © Nariman El-Mofty/AP/SIPA

L’un joue en Irak, les autres évoluent en Syrie ou en Libye, des pays où la situation sécuritaire reste très fragile. Portraits du Tunisien Kaïs Yaâkoubi et des Gabonais Stévy Nzambé et Franck Obambou, qui ont choisi de vivre de leur passion du ballon rond dans ces zones à risques.

Il y a beaucoup d’endroits sur la planète où les voyages sont fortement déconseillés, mais pas interdits. Trois professionnels du football originaires du continent africain ont fait le choix de poursuivre leur carrière dans ces zones dites « à risques » pour des raisons personnelles et financières.

Le défenseur international gabonais Stévy Nzambé avait jusqu’à présent joué, outre dans son pays, en France, en Afrique du Sud, en Eswatini et au Maroc, des pays considérés comme relativement sûrs. Depuis quelques mois, le Librevillois fait partie de l’effectif d’Al-Zawraa SC, un club irakien situé à Bagdad.

Pas très loin de là, Kaïs Yaâkoubi, un ancien international tunisien devenu entraîneur, a accepté en août dernier d’aller coacher Al-Itthad Alep, devenant ainsi le premier étranger à travailler dans un club syrien depuis le début de la guerre, 2011. Quant au Gabonais Franck Obambou, c’est à Al-Ittihad Tripoli, en Libye, qu’il a signé pour une saison, en août dernier. Portraits.

• Kaïs Yaâkoubi, l’entraîneur tunisien en Syrie

Le coach tunisien Kaïs Yaâkoubi.

Le coach tunisien Kaïs Yaâkoubi. © DR

C’est au cours de l’été 2019 qu’un agent sportif prend contact avec Kaïs Yaâkoubi pour lui proposer un poste d’entraîneur à l’étranger. À 53 ans, le Tunisien a déjà exercé en Algérie, au Qatar, en Arabie saoudite et au Qatar. Mais cette fois, la proposition est particulière : il s’agit du club d’Al-Ittihad Alep, en Syrie, un pays ravagé par huit ans de guerre. « Ils souhaitaient embaucher un coach étranger, de préférence arabe. J’ai hésité, en raison de la situation du pays. Mais j’ai accepté de me rendre sur place, pour voir. »

Alep, capitale économique avant le début de la guerre, a été le théâtre de l’une des batailles les plus importantes du conflit syrien. Reprise par le régime de Damas fin 2016, à l’issue d’une offensive d’envergure contre les groupes rebelles, la ville fait toujours l’objet d’attaques menées par les factions islamistes.

Pendant une quinzaine de jours, l’ex-joueur du Club africain décide donc de se rendre à Alep, Damas et Lattaquié pour évaluer les risques dans un pays toujours considéré comme dangereux. « Ma famille et mes amis me conseillaient de refuser le poste. Toutefois, j’ai pu me rendre compte que la situation de la Syrie est en voie de normalisation », explique l’entraîneur, reconnaissant toutefois que certaines zones du pays sont toujours à éviter. « Quand nous nous rendons à Damas en bus pour jouer, il y a de nombreux barrages militaires qui font doubler la durée du trajet, initialement de trois heures. Mais je vis une vie normale à Alep. Il y a une différence entre la perception qu’on a de la Syrie de l’extérieur et ce qu’on vit quand on est sur place. »

Située dans le Nord-Ouest du pays, la ville d'Alep a été ravagée par le conflit syrien, débuté en mars 2011.

Située dans le Nord-Ouest du pays, la ville d'Alep a été ravagée par le conflit syrien, débuté en mars 2011. © Hassan Ammar/AP/SIPA

La ville, ravagée par le conflit meurtrier [plus de 370 000 morts et des millions de déplacés, ndlr], porte encore les stigmates des combats. Kaïs Yaâkoubi, qui vit à l’hôtel, ne se sent pourtant pas en danger, que ce soit lors de ses déplacements privés ou professionnels. « Je vais au restaurant, au café,  je me promène dans la vieille ville. Il n’y a pas de restrictions particulières. »

Les Syriens, à la fois surpris et honorés qu’un étranger accepte de venir travailler chez eux, lui ont réservé un accueil particulièrement chaleureux. Le quinquagénaire est en effet le premier étranger à rejoindre un club syrien depuis huit ans. L’Allemand Bernd Stange avait bien entraîné la sélection nationale de janvier 2018 à janvier 2019 mais n’avait jamais mis les pieds dans le pays.

Les dirigeants de Kaïs Yaâkoubi font donc en sorte de lui simplifier la vie grâce à un salaire attractif et un chauffeur mis à sa disposition. « Il y a un engouement énorme pour le football. Les gens ont envie d’aller au stade, de sortir, de vivre, même si le pays est encore sinistré. On joue souvent devant 20 000 à 35 000 spectateurs. »

Son club, qui postule à une participation à une compétition asiatique, pourrait lui proposer de rester. « Pourquoi pas ? Je vis une expérience très intéressante. Il y a dans ce pays une volonté de certains acteurs économiques d’investir dans le football. C’est le sport numéro 1 en Syrie ». Le technicien tunisien touche par ailleurs un salaire attractif (environ 8 000 euros), agrémenté de quelques primes et avantages.

• Stévy Nzambé, le défenseur gabonais en Irak

Le joueur gabonais Stévy Nzambé évolue désormais en Irak.

Le joueur gabonais évolue désormais en Irak. © DR

Comme Kaïs Yaâkoubi, le défenseur des Panthères du Gabon, a forcément un peu tiqué quand le club d’Al-Ittihad Tanger (Maroc), avec qui il est sous contrat mais en litige financier, lui a parlé de l’intérêt du club irakien Al-Zawra’a. « Qui ne se serait pas posé de questions ? L’Irak, c’est réputé dangereux, avec des attentats, des violences… J’ai hésité, réfléchi. Je suis allé voir le club, qui est l’un des plus grands du pays. J’ai demandé des garanties pour ma sécurité, car ma famille était très inquiète à l’idée que je puisse jouer en Irak. Plus que moi, d’ailleurs… ».

Les dirigeants répondent à ses attentes. Stévy Nzambé est installé, avec le Nigérian Salomon Williams et le Mauritanien Hassan Houbeib, les autres étrangers du club, dans un hôtel situé dans un quartier très sécurisé. « Le risque zéro n’existe pas, mais là où je vais, la vie me semble normale. Il y a certains quartiers qu’il faut éviter, surtout quand on est étranger. Mais ici, les gens veulent vivre normalement ». Dans les stades, le public est d’ailleurs souvent nombreux.

Des manifestants protestent contre le gouvernement à Bagdad, le 28 novembre 2019.

Des manifestants protestent contre le gouvernement à Bagdad, le 28 novembre 2019. © Khalid Mohammed/AP/SIPA

Les manifestations ont lieu dans des quartiers bien précis de Bagdad. D’où je suis, je ne suis pas impacté

Bagdad, ainsi que d’autres villes du pays, est pourtant secouée depuis plusieurs semaines par de violentes manifestations, durement réprimées par le régime (les rapports officiels évoquent plusieurs centaines de morts, ndlr). « Les manifestations ont lieu dans des quartiers bien précis de Bagdad. D’où je suis, je ne suis pas impacté », explique le Gabonais.

Nzambé n’a pas encore eu l’occasion de découvrir l’Irak. Onze des vingt équipes du championnat sont concentrées à Bagdad. « On a seulement fait deux déplacements, en bus, qui se sont déroulés sans problème », explique le joueur, qui attend désormais de se rendre au Kurdistan, à Bassora ou Najaf, d’autres grandes villes du pays.

Nzambé, qui gagne plutôt bien sa vie en Irak et dispose de plusieurs billets d’avion pour aller passer quelques jours à Libreville, ne dirait pas non à une deuxième saison à Al-Zawra’a.

• Franck Obambou, le défenseur gabonais en Libye

Il avait connu le Venezuela, un pays réputé dangereux, où le taux de criminalité est un des plus élevés du monde. C’était en 2013-2014; Franck Obambou avait passé une saison à Tucanes de Amazonas, avant de rentrer au Gabon. « Cette expérience m’a endurci. C’est peut-être pour cette raison que j’ai accepté de venir en Libye, même si la situation n’est pas la même. Ici, je suis vraiment obligé de restreindre mes déplacements », explique le joueur âgé de 24 ans.

Le défenseur des panthères du Gabon (15 sélections) était sous contrat à l’ES Sétif, en Algérie, où les résultats sportifs contrastaient avec les difficultés financières. « Comme je n’étais plus payé depuis quatre mois, j’ai obtenu la résiliation de mon contrat, qui n’était plus respecté. À Sétif, mon entraîneur Abdelhak Benchikha, qui avait exercé à Al-Itthad Tripoli, m’a dit que ce club s’intéressait à moi. J’ai eu des contacts avec les dirigeants, et j’ai accepté assez rapidement leur proposition. J’ai fait un choix financier, c’est vrai », reconnaît-il.

À Tripoli, Obambou gagne 22 600 euros par mois, empoche quelques primes, et dispose de trois billets d’avion pour la destination de son choix.  Il a également obtenu du club libyen quelques avantages en matière de sécurité. Le Gabonais a demandé à être logé et nourri à l’hôtel Radison, à moins de dix minutes de l’aéroport international de la capitale. Pour ses déplacements, un chauffeur est mis à sa disposition, ainsi qu’un aide de camp. « Il y a encore des combats à Tripoli. Il m’est déjà arrivé d’entendre le crépitement des balles. La plupart du temps, mon quotidien se limite aux trajets pour aller m’entraîner et jouer. Je passe beaucoup de temps à l’hôtel, même s’il m’arrive de sortir un peu. Et de téléphoner souvent à Libreville rassurer ma famille au Gabon », explique le joueur.

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration).

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration). © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

À chaque fois qu’il y a un attentat, les matches sont repoussés

La capitale libyenne reste une ville particulièrement dangereuse, une situation obligeant Obambou à prendre certaines précautions. « On sait qu’il peut y avoir un attentat ou une attaque armée dans la ville. La situation est encore tendue dans certaines zones près de Tripoli, dans la ville même, et surtout à Benghazi.  À chaque fois qu’il y a un attentat, les matches de championnats, qui se jouent tous à huis-clos, sont repoussés ».

Le club d’Al-Ittihad, éliminé de la Coupe de la Confédération africaine de football (CAF), est le plus titré de Libye (18 fois champions) et va désormais se concentrer sur le championnat, remporté la saison dernière par Al-Nasr Benghazi. Obambou, qui a signé jusqu’au 31 mai prochain, ne devrait pas poursuivre au-delà de cette date.

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