Elections

Présidentielle en Algérie : le sort des détenus d’opinion embarrasse les candidats

Des Algériens demandant la libération des centaines de manifestants arrêtés au cours des derniers mois, vendredi 22 novembre à Alger.

Des Algériens demandant la libération des centaines de manifestants arrêtés au cours des derniers mois, vendredi 22 novembre à Alger. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Depuis le lancement de la campagne présidentielle, le nombre d’arrestations s’affole à travers le pays, avec près de 300 personnes interpellées. Amnistie, grâce, libération… Les candidats sont divisés sur l’opportunité de poursuivre les procédures judiciaires engagées à leur encontre.

À Tlemcen, dans l’ouest du pays, Ali Benflis ouvre son premier meeting de campagne dans une salle à moitié vide. À l’extérieur, des manifestants hostiles à sa venue et à l’élection du 12 décembre tentent de faire entendre leurs voix. Certains sont interpellés. Quatre d’entre eux seront condamnés à dix-huit mois de prison ferme, pour incitation à attroupement et entrave à la mission de l’Autorité nationale indépendante des élections (Anie).

Autre décor, même contestation. À Bab El Oued, quartier populaire du centre d’Alger, deux jeunes ayant participé à une manifestation nocturne dans la capitale – Yacine Elouareth et Toufik Karfa – ont eux aussi été condamnés à un an de prison ferme pour incitation à attroupement et attroupement non armé. Face à un compteur qui s’affole, certains candidats à l’élection présidentielle optent pour le silence, quand d’autres promettent la libération ou la grâce.

« Détenus d’opinion » ou « de droit commun » ?

« Après l’élection, on envisage une grâce importante de tous les détenus », promet Mohamed Faden, directeur de campagne d’Azzedine Mihoubi, le secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND). Réfutant le qualificatif de « détenus d’opinion », il précise que la mesure concernerait « tous les prisonniers de droit commun ». Une manière de ne pas politiser cette promesse électorale.

La volonté du concurrent est de remédier plus largement à un statu quo juridique qui dure depuis trois ans. En effet, depuis 2016, aucun décret de grâce n’a été prononcé. Inscrit dans l’article 91 de la loi fondamentale, ce pouvoir constitutionnel (« droit de grâce, droit de remise ou de commutation de peine ») n’appartiendrait qu’au président élu. De fait, il échapperait donc au chef de l’État par intérim Abdelkader Bensalah.

Si on a pu signer une amnistie avec des personnes qui ont pris les armes contre le peuple, on peut pardonner aux jeunes qui auraient eu une parole malencontreuse

Kamel Karaba, porte-parole d’Abdelkader Bengrina, préfère quant à lui employer le terme et parle ouvertement de « libération des détenus d’opinion ». « Si on a pu signer une amnistie avec des personnes qui ont pris les armes contre le peuple [en 1999, au profit des islamistes n’ayant pas commis de crimes de sang et de viols et se soumettant à l’autorité de l’État], on peut pardonner aux jeunes qui auraient eu une parole malencontreuse », défend-il.

Faisant cas du moujahid Lakhdar Bouregaa, Abdelkader Bengrina déclare que ce dernier sera libéré. « C’est une promesse populiste qui sera évidemment refusé par l’intéressé. Il ne reconnaît pas la justice actuelle, et ne reconnaîtra aucune légitimité au prochain président », nous assure un proche du détenu.

Prendre ou ne pas prendre position

Face à cette question sensible, d’aucuns refusent de répondre. « Jusqu’ici, la question n’a pas été posée par les journalistes, et donc pas évoquée par le candidat », admet, confus, un membre de l’équipe d’Abdelaziz Belaïd. Une manière de ne pas prendre position, sur ce sujet épineux, avant la date du scrutin.

D’autres ont été pris au dépourvu, comme Abdelmadjid Tebboune qui a refusé, lors d’un passage sur la chaîne Al Hadath TV, de commenter le sujet, appelant à « respecter l’indépendance de la justice libérée par le Hirak ».

C’est pourtant le même appareil judiciaire qu’il a accusé quelques semaines plus tard, dans les colonnes du quotidien arabophone El Khabar, d’être aux mains de la issaba – la « bande mafieuse ». « Ils cherchent à mettre mon second fils en prison, après y avoir envoyé le premier [dans le cadre de l’enquête sur la saisie, en mai 2018, de 701 kilos de cocaïne dans le port d’Oran] », avait déploré l’ex-Premier ministre.

Quand à Ali Benflis, il considère que l’élection est la meilleure solution pour les détenus d’opinion, sans toutefois préciser sa pensée.

« Populisme »

Amnistie, libération ou grâce… Pour les opposants à l’élection présidentielle, le débat n’a pas lieu d’être. Selon eux, les manifestants n’ont commis aucun délit, et leur libération doit être immédiate. « La justice a été instrumentalisée pour permettre au pouvoir de recycler le système », accuse ainsi Mustapha Bouchachi, avocat de plusieurs détenus.

Celui-ci dénonce des propos irresponsables, indignes de candidats à la magistrature suprême. « Ils parlent de l’indépendance de la justice, et en même temps ils promettent de les libérer. Ils se donnent en spectacle et font le jeu du système pour être acceptés. C’est du populisme », dénonce-t-il.

S’ils ont vraiment l’intention de les relâcher une fois élus, les candidats devraient être quotidiennement aux côtés des familles

Une position partagée par le Comité national pour la libération des détenus (CNLD). « S’ils ont vraiment l’intention de les relâcher, ils devraient être quotidiennement aux côtés des familles », renchérit Kaci Tansaout, le coordinateur du collectif. Depuis le début de la campagne, aucun candidat n’a pris contact avec le Comité, ni avec les proches des personnes emprisonnées.

Dans ce contexte, difficile de donner du crédit à ces promesses, qui parfois vont à l’encontre de leurs positions. « Comment Abdelkader Bengrina peut-il promettre de libérer les porteurs de drapeaux amazigh, alors qu’il a déclaré, lors d’un de ses derniers meetings, ne reconnaître qu’un seul emblème ? » s’interroge un étudiant hostile à l’élection.

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