Politique

Tunisie : quel héritage politique laisse l’ancien président Moncef Marzouki ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
L'ex-président Moncef Marzouki à Tunis, le 29 mars 2015 (image d'illustration).

L'ex-président Moncef Marzouki à Tunis, le 29 mars 2015 (image d'illustration). © EMMANUEL DUNAND/AP/SIPA

Après avoir essuyé plusieurs revers lors des dernières échéances électorales, l’ancien président de la République Moncef Marzouki a annoncé qu’il quittait la vie politique. Une décision qui sonne le glas de la troïka, la coalition gouvernementale de 2011 à 2014, mais pas des logiques d’alliances afférentes. Analyse.

Effet collatéral des élections législatives et présidentielle, auxquelles il a obtenu de faibles scores, l’ancien opposant au président Zine el Abidine Ben Ali Moncef Marzouki a annoncé, dimanche 24 novembre, son retrait de la vie politique. Fausse sortie de théâtre ou décision irrévocable ? Le message qu’il a adressé aux Tunisiens via sa page Facebook a certainement été un exercice des plus difficiles pour le fondateur du Congrès pour la République (CPR) puis du parti Al Irada, chef de l’État de 2011 à 2014.

À 74 ans, il acte non seulement sa propre défaite, mais aussi l’échec définitif de l’épisode de la troïka, la coalition gouvernementale (2011-2014) fondée à l’initiative d’Ennahdha et composée du CPR et d’Ettakatol. « La décision de Marzouki est peut-être venue au bon moment », commente le secrétaire général d’Al Joumhouri, Issam Chebbi – pour qui Marzouki, controversé quand il était au pouvoir et mal à l’aise dans ses fonctions, ne s’est jamais relevé de ses trois ans à Carthage.

À sa décharge, il avait un rayon d’action très limité et participait à une transition puisqu’en bout de course, la Tunisie devait choisir son système politique et se doter d’une Constitution. Son bilan, ses prises de position inattendues, notamment à l’égard des femmes et ses accommodements avec les islamistes, ont fait perdre sa popularité à l’homme aux fines lunettes.

Compromission

Curieusement, Mustapha Ben Jaafar, fondateur d’Ettakatol et ancien président de l’Assemblée nationale constituante (ANC), qui avait aussi essuyé en 2014 un cuisant revers électoral, a également tenté, à 78 ans, de remettre le couvert en envisageant en juillet 2019 de se présenter au scrutin présidentiel de l’automne. Sensible aux encouragements d’Ennahdha, qui voyait en lui un éventuel candidat à la primature, il s’était finalement vu préféré par son parti le candidat Elyes Fakhfakh.

Ce n’est ni une question d’âge, ni de compétence. Marzouki et Ben Jaafar se sont définitivement brûlés dans l’expérience de la troïka

« Ce n’est ni une question d’âge, ni de compétence. Marzouki et Ben Jaafar se sont définitivement brûlés dans l’expérience de la troïka, une alliance avec Ennahdha jugée contre nature pour des modernistes », analyse un ancien constituant. D’autres vont plus loin et les désignent comme des traîtres au courant moderniste, puisque l’accord sur la troïka semble avoir été scellé bien avant les élections. « Ettakatol avait construit sa campagne électorale de 2011 en assurant ne jamais frayer avec les islamistes », témoigne pourtant Amel Ali, qui se souvient particulièrement de certains meetings à la Marsa, dans la banlieue de Tunis.

Ce scénario n’est pas sans rappeler celui concocté par Ennahdha et Nidaa Tounes en 2014, qui avait alors constitué un duo gouvernemental et non plus un trio. Arrivée première aux législatives de 2019 – en totalisant 52 sièges sur 217 – , Ennahdha, premier parti du pays mais qui ne peut disposer d’une majorité sans tisser d’alliances, tente aujourd’hui de reproduire le mécanisme, en usant d’une stratégie de consensus dans laquelle il est aujourd’hui passé maître. Une intention louable en apparence, mais qui a conduit à la paralysie du gouvernement et de l’Assemblée, ainsi qu’à l’implosion des partis en contact étroit avec Ennahdha.

Ennahdha-dépendance

Face à une Assemblée des représentants du peuple (ARP) largement atomisée avec un personnel politique nouveau, il est aujourd’hui difficile pour le parti à la colombe de nouer des accords sans devoir faire des concessions aux uns et aux autres, tant les éventuels partenaires sont issus de familles politiques différentes, voire opposées. Et que les autres formations semblent avoir tiré les leçons du passé, ne comptant pas s’impliquer sans avoir négocié pied à pied.

Celles-ci font surtout mesurer à Ennahdha sa dépendance, notamment au Courant démocrate ou au Mouvement populaire, lui faisant craindre des partenariats dans lesquels les rapports de force ne seraient pas en sa faveur et la contraindraient à des compromis – et des compromissions. Une situation inconfortable, qui pourrait peser lourd lors du congrès du parti, prévu à l’automne 2020.

Cela ne signifie pas la fin de son hégémonie, mais met les islamistes au pied du mur et les contraint à assumer, au moins en partie, le bilan des huit dernières années, durant lesquelles ils étaient partie prenante des gouvernements successifs.

Ennahdha, qui connaît parfaitement un homo politicus tunisianus en besoin constant de visibilité, se retrouve également prise au piège d’un système électoral qu’elle avait âprement défendu – et qui pourra être revu au niveau parlementaire, mais à condition de disposer d’une majorité. Nouvelle troïka, quartet ou même quintet, à l’heure qu’il est, l’unique sortie de l’impasse politique passe pour l’instant par des alliances.

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