Politique

Sénégal : le collectif Aar li ñu bokk, objet politique non identifié

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 02 décembre 2019 à 10h55
Mobilisation populaire pour la transparence dans la gestion des ressources pétrolières, le 21 juin 2019 à Dakar.

Mobilisation populaire pour la transparence dans la gestion des ressources pétrolières, le 21 juin 2019 à Dakar. © Twitter officiel Aar Li Nu Bokk

Les activistes Guy Marius Sagna et Ndeye Fatou Blondin Diop, à la tête de cette plateforme citoyenne, veulent relancer la mobilisation autour de l’affaire Petro-tim et interpeller sur des questions sociales. Quitte à prendre une direction plus politique.

De la lutte pour la bonne gestion des hydrocarbures à la mobilisation contre la hausse du prix de l’électricité, il n’y a qu’un pas. La plateforme Aar li ñu bokk (« préserver ce que nous avons en commun ») l’a franchi cette semaine, en appelant les Sénégalais à s’opposer « farouchement » à l’augmentation annoncée pour le 1er décembre.

Ses nouveaux coordinateurs étaient, ce mercredi 27 novembre, sur la place de l’Obélisque, à Dakar, pour manifester contre les pouvoirs publics. [Selon le collectif, 9 militants, dont le coordinateur Guy Marius Sagna, ont été arrêtés lors d’une seconde manifestation vendredi 29 novembre. Interpellés devant les portes du palais présidentiel à Dakar, ils seront déférés devant le procureur ce lundi 2 décembre.] Ils se disent « convaincus » que le gouvernement « n’aurait pas eu besoin de recourir à la hausse du prix de l’électricité s’il avait géré les permis d’exploration de pétrole et de gaz d’une manière avantageuse pour le pays ».

Nous allons nous centrer sur ce que nous avons tous en commun en tant que Sénégalais

Cet appel intervient le lendemain de la fin des auditions du doyen des juges, chargé de faire la lumière sur les contrats conclus entre l’État du Sénégal et des compagnies étrangères pour l’attribution de concessions d’hydrocarbures. Créée en juin 2019 dans le tumulte provoqué par un documentaire de la BBC, qui met notamment en cause le frère du président Aliou Sall, Aar li ñu bokk veut désormais « élargir le combat ».

« Dorénavant, en plus de nous occuper de la gestion des ressources naturelles, nous allons nous centrer sur ce que nous avons tous en commun en tant que Sénégalais », explique le militant Guy Marius Sagna, qui entend s’attaquer à un système de santé « moribond » ou au domaine de l’éducation. Un moyen, espère-t-il, de remobiliser les Sénégalais autour de questions « qui ont un impact sur leur quotidien ».

Appel du pied aux partis d’opposition

Six mois après la création de la plateforme, ses fondateurs, qui n’ont pu que dresser le constat d’une mobilisation en berne sur l’affaire Petro-Tim, continuent à s’accrocher. Dans les rangs d’Aar li ñu bokk, les militants parlent de « plan d’action », « d’outil de lutte », veulent « édifier un rapport de force ». Mais attendent toujours que l’opposition leur emboîte le pas.

Guy Marius Sagna, lors d'une manifestation à Dakar en juillet 2019.
DR / Facebook GM Sagna

Plusieurs formations de l’opposition font bien partie de la plateforme mais leurs responsables se font discrets

Quitte à adopter une teinte plus politique que citoyenne ? « On ne va pas faire de chichis, justifie Guy Marius Sagna. Nous avons besoin de nous ouvrir aux autres et nous avons estimé que ces questions étaient transpartisanes : l’essentiel est qu’on ne fasse pas de politique politicienne. » Le militant, rompu aux combats sociaux et qui collectionne les arrestations lors des manifestations ou actions coup de poing, le sait bien : pour mobiliser, et arrêter de prêcher dans le désert, son organisation a besoin du soutien des partis et de leur force de mobilisation.

Le Parti démocratique sénégalais d’Abdoulaye Wade, le Pastef d’Ousmane Sonko, Rewmi d’Idrissa Seck… Sur le papier, plusieurs formations de l’opposition font bien partie de la plateforme. Mais leurs responsables se font discrets, pour ne pas dire invisibles. « On les voit moins, reconnaît Ndeye Fatou Blondin Diop, co-coordinatrice d’Aar li ñu bokk. On a du mal à les situer clairement sur le champ de la lutte », euphémise-t-elle.

Galaxie Sonko

Ousmane Sonko, 13 mars 2018, à Dakar.
Youri Lenquette pour JA

Ils ont dressé le tapis rouge à Ousmane Sonko de manière officieuse et ça a dérangé beaucoup de monde

Même les opposants les plus visibles sur la transparence dans la gestion des ressources naturelles, comme l’ancien Premier ministre Abdoul Mbaye ou le député Mamadou Lamine Diallo, ont rapidement cessé de participer aux manifestations. « Ce qui devait être une grande mobilisation nationale a finalement été portée par plusieurs plateformes, avec chacune leur agenda propre, observe un proche d’Idrissa Seck. Ils ont dressé le tapis rouge à Ousmane Sonko de manière officieuse et ça a dérangé beaucoup de monde. »

« Il n’y a pas eu d’ostracisme, se défend Ndeye Fatou Blondin Diop. Force est de constater que, sur le terrain, ce sont les partisans d’Ousmane Sonko qui ont manifesté le plus bruyamment ».

Sauf que, de fait, la colonne vertébrale de cette plateforme « citoyenne » gravite dans la galaxie d’Ousmane Sonko. Ndeye Fatou Blondin Diop, Guy Marius Sagna, Cheikh Tidiane Dièye (qui fut son porte-parole lors de la campagne électorale) ont tous soutenu le candidat du Pastef à l’élection présidentielle.

« Nous ne sommes pas des compagnons de la première heure, mais nous avons clairement joué notre rôle », affirme sans ambages Ndeye Fatou Blondin Diop, qui ne cache pas ses propres ambitions politiques. Depuis 2014, elle milite au sein de la plateforme « Avenir Sénégal biniou begg », qui a rejoint la coalition « Sonko président » en 2019. « Dans les grandes lignes, les principes, l’héritage des assises nationales, nous avons beaucoup de choses en commun », confie-t-elle.

L’héritage d’une époque

La version officielle prétend qu'Omar Blondin Diop s'est suicidé à cause du manque de drogue.
DR

Elle a aussi été, en 2010, l’éphémère ministre des Télécommunications d’Abdoulaye Wade, rencontré alors qu’elle travaillait en tant que consultante au Tchad. Son entrée dans le gouvernement, elle, « la novice » qui n’avait jamais manifesté de volonté de s’engager en politique, a surpris sa famille. Et quelle famille ! Son mari n’est autre que le frère de Dialo Diop, à la tête du Rassemblement national démocratique (parti créé par Cheikh Anta Diop) et d’Omar Blondin Diop, figure emblématique de la contestation soixante-huitarde, mort en prison en 1973.

Ndeye Fatou Blondin Diop avait douze ans quand il est mort : « À l’époque, toutes les écoles sont sorties dans la rue car on avait tué un étudiant », se rappelle-t-elle. « Omar Blondin est l’héritage de cette époque ». Un héritage qu’elle reconnaît pour mieux s’en affranchir.

Ndeye Fatou Blondin Diop.

Ndeye Fatou Blondin Diop. © DR

Tous les jours, nous trouvons de nouvelles raisons de nous engager

« Si ma belle-famille a eu une influence sur mon engagement, elle a du être inconsciente », assure Ndeye Fatou Blondin Diop, qui revendique un militantisme « moins intellectuel », « né sur le terrain » : « Dans la famille, on n’est jamais d’accord : on sait juste qu’on est d’accord sur rien ! »

Promesse difficile à tenir

Disserte et directe, la militante fustige « le silence assourdissant » de certaines grandes figures de la vie politique, les « références d’hier » dont elle se dit qu’elles ont « perdu leur âme ». Lucide, elle sait qu’Aar li ñu bokk a fait aux Sénégalais une « promesse difficile à tenir » et espère « rester crédible » face à « une population qui peut avoir une aversion pour la chose politique ».

Selon les principes de la plateforme, Ndeye Fatou Blondin Diop et Guy Marius Sagna sont nommés pour six mois à la tête de son comité de coordination. Parviendront-ils à redonner du souffle à leur mobilisation ? « Tous les jours, nous trouvons de nouvelles raisons de nous engager, glisse la co-coordinatrice. Nous savons qu’il n’y aura personne d’autre pour le faire à notre place. »

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte