Politique

Du rififi chez les Frères

À moins d'un an de la présidentielle, les islamistes du Mouvement de la société pour la paix organisent un congrès déterminant pour leur avenir. Et celui de leur président, Bouguerra Soltani.

Branche algérienne des Frères musulmans, le Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas) est au pouvoir sans vraiment y être. Membre de l’Alliance présidentielle aux côtés des nationalistes du Front de libération nationale (FLN, du Premier ministre Abdelaziz Belkhadem) et du Rassemblement national démocratique (RND, d’Ahmed Ouyahia), il dispose d’une quarantaine de députés (sur 380). Son soutien au programme du président Abdelaziz Bouteflika lui a valu quatre maroquins dans le gouvernement : outre un poste de ministre d’État sans portefeuille pour leur président, Bouguerra Soltani, ils ont obtenu les Travaux publics, le Commerce et les PME.
Première force politique islamiste, le MSP a enregistré un net recul électoral depuis 1997, date des premières législatives pluralistes après l’interruption du processus électoral de 1992, en raison de la victoire du Front islamique du salut (FIS, d’obédience salafiste, dissous en mars 1992). En trois législatures (1997, 2002 et 2007), le MSP a perdu 30 % de son électorat, passant de soixante députés en 1997 à moins de quarante aujourd’hui. Une véritable aubaine pour les adversaires de Bouguerra Soltani, qui feront tout, à l’occasion du prochain congrès du MSP, prévu le 24 avril, à Alger, pour le détrôner. D’autant qu’on lui impute aussi la perte d’influence du parti au sein de l’Alliance présidentielle au profit des partenaires du FLN et du RND, et la « caporalisation » du parti au service de Bouteflika. Last but not least, on lui reproche son penchant prononcé pour la « Dawla », l’État, au détriment de la « Daawa », le prosélytisme, vocation originelle du mouvement.
Ces accusations tournent toutes autour de la stratégie adoptée par le MSP : la participation au pouvoir. Mais aucun des détracteurs de Soltani ne se hasardera à le dire aussi crûment. À cela, deux raisons simples. La première est que cette stratégie a été adoptée par feu Mahfoud Nahnah (décédé le 19 juin 2003), père fondateur du parti et icône de l’islamisme politique en Algérie. La seconde est liée à l’affiliation idéologique du MSP, qui se réclame des Frères musulmans, organisation islamiste transnationale créée à la fin des années 1920, en Égypte, par Hassan al-Banna. Contrairement aux salafistes, qui préconisent l’islamisation de la société par le haut et donc la conquête du pouvoir par tous les moyens, les Frères musulmans préfèrent l’islamisation par le bas, quitte à participer au pouvoir d’une manière ou d’une autre. Mais l’approche des Frères musulmans est très élastique. Elle va, par exemple, de la lecture qu’en fait le Hamas palestinien à celle de l’AKP, du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan. C’est dire si le spectre est large.
Les Frères musulmans algériens, sous la férule de Mahfoud Nahnah, se situent au milieu de ce spectre : s’éloigner de la violence islamiste sans jamais la condamner, tenter de prendre le pouvoir par les urnes et, en cas de défaite, s’y associer pour promouvoir la gestion islamique de la cité. Après une âpre bataille pour la succession de Mahfoud Nahnah, Bouguerra Soltani hérite, en 2003, de la présidence du MSP. Il reprend à son compte la stratégie « d’entrisme ». Mais les résultats électoraux ne sont pas au rendez-vous. En outre, cette option montre ses limites. Réputé pour la qualité de son encadrement et pour l’engagement de sa base militante, le MSP se retrouve fragilisé par la distribution de strapontins gouvernementaux. Les barons s’étripent pour les ministères, les cadres pour les investitures lors des scrutins nationaux, et la base se déchire à propos des postes d’élus locaux. En outre, la participation du MSP dans l’Alliance présidentielle limite singulièrement sa « visibilité politique ». La sympathie suscitée par le statut d’opposant au système se dilue peu à peu, et les militants perdent leurs repères. Comment dénoncer la corruption du système quand le président du mouvement (le Guide, dans la sémantique des Frères musulmans) participe au Conseil des ministres ?

Fronde de la base
Cette stratégie est aujourd’hui remise en question. À la veille du congrès, Soltani fait face à la fronde d’une partie de la base. Cette dissidence est emmenée par Abdelmadjid Menasra, qui mène campagne contre Soltani, dont il réclame le départ. Pour parvenir à ses fins, il n’a pas hésité à appeler à la rescousse la famille du père fondateur Mahfoud Nahnah. La violence de ses propos est sans précédent. Elle laissera sans doute des traces au sein du parti, quelle que soit l’issue du congrès. Pour sauver sa tête, Bouguerra Soltani n’a rien trouvé de mieux que de défendre le bilan de Bouteflika. Comme si la survie politique des Frères musulmans – toutes les autres représentations de l’islamisme politique ont quasiment disparu – dépendait du soutien qu’ils apporteront ou non à un troisième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

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