Défense

Mali : la nouvelle stratégie militaire annoncée est-elle à la hauteur des enjeux ?

Un convoi de l'armée malienne roule à travers le sable dans le désert entre Gao et Anefis, en juillet 2013 (photo d'illustration).

Un convoi de l'armée malienne roule à travers le sable dans le désert entre Gao et Anefis, en juillet 2013 (photo d'illustration). © Rebecca Blackwell/AP/Sipa

Confrontée à la multiplication des attaques visant l’armée, et à des bilans qui ne cessent d’augmenter, les autorités maliennes ont décidé d’un changement majeur de stratégie. Quel sera le nouveau dispositif déployé face aux groupes armés et aux jihadistes ? Sera-t-il à même de freiner la dégradation de la situation sécuritaire ? Analyse.

Dioura, Boulkessi, Mondoro, Indelimane… À chacune de ces attaques, l’armée malienne a perdu de nombreux soldats. Serait-elle impuissante face à ces attaques jihadistes qui se succèdent à un rythme croissant, sur fond de conflits intercommunautaires qui minent le nord et le centre du pays ? « La situation s’est empirée ces dernières semaines. C’est la préoccupation majeure de l’exécutif. Ibrahim Boubacar Keïta a tenu plusieurs conseils de défense afin de trouver des solutions », confie-t-on dans l’entourage du président.

Un repli « offensif »

Fruit de ces réflexions : une nouvelle stratégie a été décidée. Il s’agit désormais de concentrer les unités éparpillées sur de vastes territoires dans des bases où les soldats seront plus à même de se défendre. Parallèlement à cette stratégie de repli, l’armée a également annoncé qu’elle allait devenir « plus offensive » face aux groupes armés.

Nous n’abandonnons pas les populations, contrairement à ce qui a été dit. Nous nous réadaptons pour mieux les protéger

Quelques jours après l’attaque de Ménaka au cours de laquelle au moins 49 soldats sont morts, l’armée a annoncé le lancement d’une opération dans le Centre le 11 novembre. Interpellations, saisie de matériel, de munitions… Les services de communication ont largement relayé une série d’actions menées sur le terrain avec, en ligne de mire, la volonté de rassurer l’opinion publique et de contredire les accusations d’un recul face aux jihadistes.

« Notre souci, c’est la protection des populations. Nous ne les abandonnons pas, contrairement à ce qui a été dit. Nous nous réadaptons pour mieux les protéger », insiste le Colonel Diarran Koné, directeur de l’information et des relations publiques de l’armée.

 

Des soldats maliens dans le nord du pays, en février 2017 (archives / Illustration).

Des soldats maliens dans le nord du pays, en février 2017 (archives / Illustration). © Pascal Guyot/AP/SIPA

L’armée malienne reste statique. Et cette posture a beaucoup d’impacts négatifs

« Les groupes armés n’occupent plus les villes depuis 2013, mais sont désormais dans une logique de guerre asymétrique. On est face aujourd’hui à des combattants issus des localités et qui connaissent le terrain. Les forces armées sahéliennes n’étaient pas préparées à ce type de menaces »estime Baba Dakono, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS).

« Le nombre élevé de victimes militaires est à mettre en lien avec la nouvelle stratégie des groupes, qui s’en prennent désormais à des camps isolés. C’est l’exemple de Boulkessi, Indelimane… Pourtant, l’armée malienne reste statique. Et cette posture a beaucoup plus d’impacts négatifs ».

Marc André Boisvert, ancien membre du groupe d’experts de l’ONU sur le Mali et chercheur spécialisé sur les questions de sécurité et des armées, constate en écho que « le principal problème est que l’armée malienne, elle, occupe des postes et veut les garder. Contrairement à l’armée tchadienne, qui est mobile ». Le chercheur souligne également « le manque de connaissance du terrain de l’armée malienne », mais rappelle qu’elle a fait de nombreux progrès depuis 2012.

« Elle devenue plus agressive et a fait des progrès au niveau tactique. Malgré les problèmes qui persistent, aujourd’hui, lorsqu’il y a un ennemi, les soldats tiennent mieux leurs positions. Cela se constate à travers les dernières attaques. Il y également une meilleure réaction dans la chaîne de commandement et l’information circule mieux », analyse le chercheur, qui rédige une thèse sur « La cohésion et la discipline au sein des forces armées maliennes ».

Une armée qui revient de loin

Un soldat des Forces armées maliennes lors d'une patrouille conjointe avec les Français de Barkhane, à Tin Hama, près de Gao, en octobre 2017.

Un soldat des Forces armées maliennes lors d'une patrouille conjointe avec les Français de Barkhane, à Tin Hama, près de Gao, en octobre 2017. © REUTERS/Benoit Tessier/File Photo

 

En décembre 2012, la vidéo de soldats maliens s’entraînant avant de se lancer dans la reconquête du territoire national après avoir été défaits au nord par les groupes séparatistes et jihadistes avait fait le tour du monde. Plein d’entrain, les militaires imitaient même le bruit des balles en faisant des sons par leur bouche : il fallait économiser les munitions.

Quelques mois plus tard, après l’intervention de la France à travers l’opération Serval, la question de la reconstitution de l’armée malienne s’est placée au cœur des préoccupations. Une mission de formation de l’Union européenne a été mise sur pieds en février 2013.

La loi d’orientation et de programmation militaire 2015-2019, votée par l’Assemblée nationale en mai 2015, prévoyait un investissement de plus de 2 milliards de dollars. Objectif : améliorer les conditions de vie des troupes et reconstruire les capacités opérationnelles de l’armée de l’air.

Plusieurs recrutements ont également été lancés pour renforcer l’armée et la police. En février 2018, Boubou Cissé, alors ministre des Finances, expliquait que l’effort militaire « représente 22 % du budget national, soit environ 600 millions de dollars par an. Les trois quarts vont à l’armée, et un quart à la sécurité intérieure. Il faut assurer la masse salariale de 30 000 hommes ».

« Montée en puissance » et scandales

Un soldat malien à Gao, le 7 février 2013.

Un soldat malien à Gao, le 7 février 2013. © Jerome Delay/AP/SIPA

« La montée en puissance de l’armée malienne » est unanimement saluée par tous les acteurs. Mais, en parallèle, de nombreux scandales de corruption éclatent. Lors d’une interview accordée à Jeune Afrique en juillet 2019, le président Ibrahim Boubacar Keïta a reconnu que deux hélicoptères pour lesquels le gouvernement avait dépensé 4,6 milliards de FCFA (7,8 millions de dollars) n’étaient pas fonctionnels. L’affaire de la surfacturation du matériel militaire avait également fait les choux gras de la presse, au cours du premier mandat d’IBK.

Dans un rapport sur l’intégrité dans le secteur de la sécurité et de la défense au Mali, publié en octobre 2019, Transparency international souligne la nécessité d’instaurer un contrôle. « L’article 8 du code des marchés publics permet à certaines acquisitions d’échapper au contrôle du Parlement et des mécanismes d’audit externe. De même, le contrôle de l’éligibilité des achats secrets, hors budget et la supervision de leur exécution par un organe externe indépendant tel que le Bureau du vérificateur général (BVG) ou l’Autorité de régulation des marchés publics et des délégations de services publics (ARMDS), s’avère essentiel. »

Améliorer la connaissance du terrain

Des soldats maliens après un attentat-suicide à Gao en janvier 2017.

Des soldats maliens après un attentat-suicide à Gao en janvier 2017. © Yacouba Cisse/AP/SIPA

Les Famas devront améliorer leur connaissance du terrain. Et cela passe notamment par un recrutement local plus transparent

« Tout le monde s’attend à ce que les réformes et les financements donnent des résultats immédiats. Mais ça prend du temps », temporise Marc André Boisvert. « Les Famas devront améliorer lkeur connaissance du terrain. Et cela passe notamment par un recrutement local plus transparent. La maîtrise du terrain permettra également d’améliorer le renseignement ».

Symboliquement, le départ de l’armée de certaines localités peut être perçu comme une victoire pour les groupes armés. C’est pour cela que les Famas devraient « maintenir des patrouilles pour garder un lien et éviter que le territoire ne soit occupé par les réseaux criminels qui font du trafic transfrontalier », insiste Baba Dakono.

Un haut responsable malien, lui, lie cette insécurité au statut de la ville de Kidal, qui échappe encore au contrôle de l’État. « Lorsqu’on regarde l’arsenal brandi par le HCUA lors de son dernier congrès, cela démontre qu’il y a beaucoup d’armes et de munitions qui circulent dans le pays. Vu que nous n’avons aucun contrôle sur Kidal, il n’est pas facile de contrôler les mouvements. Retrouver le contrôle de cette ville est l’une des clés », estime-t-il.

En attendant, face à la multiplication des attaques dont les bilans ne cessent de s’alourdir, nombreux sont ceux qui craignent le scénario d’un coup d’État militaire, comme en 2012, lorsque Amadou Toumani Touré avait été renversé. Mais les contextes ne sont plus les mêmes. « Les relations civiles-militaires ont depuis évolué. Avec la crise, la population voit leur importance. Aujourd’hui, environ 60% des militaires sont au front, contre 30% à l’époque. L’armée est plus respectée et écoutée par les autorités », explique Marc André Boisvert.

Abonné(e) au magazine papier ? Activez gratuitement votre compte Jeune Afrique Digital pour accéder aux contenus réservés aux abonnés.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte