Politique

Présidentielle au Togo : Mgr Philippe Kpodzro, l’homme qui veut suspendre le processus électoral

Mgr Philippe F. Kpodzro, lors de sa conférence de presse au Togo, ce mercredi 14 février 2018.

Mgr Philippe F. Kpodzro, lors de sa conférence de presse au Togo, ce mercredi 14 février 2018. © Magloire-Angelo Tounou-Akué

Les « forces démocratiques », une coalition rassemblant une dizaine de partis d’opposition, demandent « la suspension immédiate » du processus électoral engagé pour la présidentielle de 2020. À la tête de cette initiative, à laquelle ni l’ANC, ni le PNP ne participent : Mgr Philippe Fanoko Kossi Kpodzro, l’archevêque émérite de Lomé qui plaide par ailleurs pour une candidature unique de l’opposition.

Large croix dorée ornant son torse, soutane blanche immaculée et calotte violette sur ses cheveux blancs. À 89 ans, Mgr Philippe Fanoko Kossi Kpodzro, archevêque émérite de Lomé, a beau avoir officiellement pris sa retraite en 2007, il n’en a cependant jamais quitté le devant de la scène politique de son pays. Son cheval de bataille ? Parvenir à l’alternance politique.

Mardi, aux côtés des autres représentants des Forces démocratiques – une coalition dont il est à l’origine – , il a joint sa voix à ceux qui réclament une «  suspension immédiate du processus électoral unilatéral en cours » dans la perspective de la présidentielle 2020.

La difficile quête d’un candidat unique

Parmi les dix-huit points de sa « plateforme revendicative », la coalition évoque notamment une réorganisation de la Commission électorale nationale indépendante, une recomposition de la Cour constitutionnelle ou encore une modification du Code électoral pour y intégrer, notamment, l’utilisation des données biométriques. L’objectif affiché est « de créer les conditions d’un scrutin présidentiel transparent et crédible ».

Jean-Pierre Fabre, président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) lors de la campagne électorale de 2015.

Jean-Pierre Fabre, président de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) lors de la campagne électorale de 2015. © Erick Kaglan/AP/SIPA

La coalition de partis et d’organisations de la société civile dont il est à l’origine, rassemble une partie des composantes de la défunte C14. Parmi les personnbalités qui ont emboîté le pas à Kpodzro, outre Paul Dodji Apevon, président des Forces démocratiques pour la République (FDR); on compte notamment Agbeyome Kodjo, du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement (MPDD) ou encore Brigitte AdjamagboJohnson, secrétaire générale de la Convention démocratique des peuples africains (CDPA). Le mouvement « Togo Debout » s’est aussi joint à l’initative.

Mais l’Alliance pour le Changement (ANC) et le Parti national panafricain (PNP), les deux des principales formations de l’opposition togolaise, ont refusé de rejoindre cette nouvelle coalition. Mgr Philippe Kpodzro n’est pas parvenu à convaincre les leaders des deux formations à le rejoindre, en septembre, lorsqu’il a lancé son initiative. Jean-Pierre Fabre, le leader de l’ANC, s’est d’ores et déjà déclaré candidat. Quant-au PNP, son chef de file Tikpi Atchadam est toujours en exil.

Ceux qui ont quitté la C14, sont les judas qui ont trompé le peuple

L’ancien archevêque de Lomé, qui s’est fait une réputation de franc-parler, avait d’ailleurs vivement critiqué les responsables des partis de l’opposition ayant quitté la coalition qui avait choisi de boycotter les législatives de décembre dernier. « Ceux qui ont quitté la C14, sont les judas qui ont trompé le peuple », avait notamment lancé en juin dernier l’auguste archevêque émérite, visant sans le citer Jean-Pierre Fabre qui a sans surprise peu goûté la saillie. La Conférence des Évêques du Togo, elle, avait pris ses distances avec les déclarations de l’ancien archevêque de la capitale.

Mgr Philippe Fanoko Kossi Kpodzro n’a cependant pas ménagé ses efforts pour tenter de rallier à lui un maximum de partisans d’une candidature commune de l’opposition. Fin octobre, alors que les délégations se succédaient pour des audiences dans sa résidence privée à Amadahome dans la banlieue Nord-est de Lomé, il assurait à Jeune Afrique n’avoir qu’une seule boussole : « Que l’on puisse avoir l’alternance et que le Togo entre vraiment dans la démocratie ».

« Mercenaire » ou éternel opposant ?

Si la voix de Mgr Philippe Kpodzro porte au Togo, c’est avant tout en raison de son parcours, à la fois riche et complexe. Et en premier lieu pour le rôle qu’il a tenu lors de la Conférence nationale souveraine organisée pour sortir le pays de la crise politique, qu’il a présidé en 1991, et à la tête du Haut-commissariat de la République qui fut chargé de rédiger la Constitution de 1992. Un rôle qui lui a, aussi, valu l’accusation de s’être fait le « mercenaire ».

Je n’ai jamais voulu m’aventurer en politique

Lui se défend au contraire de toute ambition personnelle. « Je n’ai jamais voulu m’aventurer en politique, d’autant plus que j’ai eu des divergences avec le pouvoir, lors de mon ordination comme évêque à Atakpamé », la ville située à 160 kilomètres au nord de la capitale togolaise où il a mené une grande partie de sa carrière, notamment en tant que recteur du petit séminaire Saint Paul, puis directeur du Collège Saint Albert.

Désigné comme président de la Conférence nationale souveraine, il affirme que « c’est à son corps défendant que j’ai  dû accepter cette mission,  comme un chemin de croix ». Et s’il se félicite aujourd’hui du résultat – « Malgré de nombreuses difficultés, nous sommes parvenus à la rédaction de la Constitution de 1992, soumise au référendum et approuvée à plus de 98% par les Togolais » -, il admet également avoir « eu à accomplir des choses contraires à la vérité ». « La nation nous a compris, la patrie ne nous en voudra pas », glisse-t-il.

Il en est par ailleurs certain, « si  la Constitution de 1992 avait été respectée, si elle n’avait pas été modifiée en 2002 pour ouvrir la voie à un nouveau mandat du président, nous ne serions pas tombés dans le marasme économique et politique  dans lequel nous sommes plongés aujourd’hui ».

Quand il est nommé archevêque de Lomé quelques mois plus tard, en décembre 1992, « cela a été l’occasion du premier conflit entre l’État et l’Église catholique au Togo, parce que le président d’alors, le président Gnassingbé Eyadéma, ne voulait pas de moi », raconte-t-il. « J’ai finalement pu regagner mon diocèse quatre ans plus tard, après de longues négociations et des interventions diplomatiques ».

Cible des attaques du parti au pouvoir

Mais si une partie de l’opposition se tient aujourd’hui soigneusement à distance de son initiative de fédérer autour d’une candidature commune, c’est du côté du pouvoir que les attaques sont les plus franches. En 2018, au plus fort de la crise, le ministre Gilbert Bawara, porte-parole du gouvernement avait alors porté le fer, sans ambages : « Mgr Kpodzro  est parmi les artisans des turpitudes et errements de la Conférence nationale. Mgr Kpodzro devrait s’interroger sur sa responsabilité personnelle quant à l’échec de la Conférence nationale, faire preuve de plus de retenue, d’humilité et de sagesse ».

Une critique que Charles Kondi Agba, délégué général de l’Union pour la République (UNIR, le parti du président Faure Gnassingbé), a repris dans les grandes lignes, au lendemain de l’appel à suspendre le processus électoral. «  Un sage est plus modéré que cela », a-t-il déclaré sur les ondes de Pyramide FM, jugeant qu’ « il y a d’autres façons de se faire entendre, que de crier de cette manière dans le désert ».

Le délégué général d’Unir avait profité de l’occasion pour rappeler que le « candidat naturel » de son parti pour la prochaine présidentielle est Faure Gnassingbé, qui, arrivé au terme de son troisième mandat à la tête du pays qu’a dirigé son père pendant 38 ans, devrait à nouveau être candidat lors de la présidentielle programmée au premier trimestre 2020.

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