Diplomatie

Au Moyen-Orient, « les populations se sentent mises de côté depuis trop longtemps »

Des enfants sur le chemin de l'école après la destruction d'Alep, en Syrie, en novembre 2017.

Des enfants sur le chemin de l'école après la destruction d'Alep, en Syrie, en novembre 2017. © UNHCR/Susan Schulman

Constatant le discrédit des organisations internationales et leur incapacité à résoudre les crises, en particulier au Moyen-Orient, Salman Shaikh, tente de faire émerger, à travers son groupe Shaikh, un nouveau modèle de dialogue pour que les populations de ces pays puissent construire elles-mêmes une paix durable. Interview.

Les pays en crise, les guerres civiles, les négociations internationales… Salman Shaikh connaît tout cela par cœur. Avant de fonder son groupe visant à redynamiser les capacités à maintenir la paix au Moyen-Orient et en Afrique, il a mené la majeure partie de sa carrière au sein de l’ONU, où il a longtemps conseillé le sous-secrétaire général aux affaires politiques sur les dossiers moyen-orientaux, avant d’assister Geir Pedersen, l’émissaire spécial des Nations unies eu Liban lors de la guerre de 2006.

Dans cette région troublée, il a développé une expertise de terrain sur les processus de paix. Et a pu constater de lui-même l’échec des pratiques classiques en la matière. Rencontre avec Jeune Afrique à l’occasion du Forum de Paris sur la Paix, où il est venu présenter son initiative d’une « Peacetech League », selon une approche inédite des négociations de paix.

Jeune Afrique : La mission en Syrie de Staffan de Mistura, dont la démission a été annoncée en octobre 2018, prendra fin prochainement. Sans beaucoup de résultats. Pourquoi les missions de paix traditionnelles ne fonctionnent-elles plus dans le monde arabe ?

Salman Shaikh : Il y a d’abord des raisons conjoncturelles. Le monde arabe a toujours traversé des périodes de troubles et de disruption. Depuis les soulèvements de 2011, la nouveauté réside dans le fait que les populations réclament un nouveau contrat social, se sentant mises de côté depuis trop longtemps. Nous sommes aujourd’hui dans ce que nous pourrions appeler une nouvelle saison de la série des « Printemps arabes ». Et le processus prendra encore beaucoup de temps. Les organisations multilatérales – l’ONU ou la Ligue arabe – ne sont tout simplement pas équipées pour comprendre et gérer ces phénomènes.

Le deuxième facteur est géopolitique. Les contestations populaires sont arrivés au moment où les États-Unis étaient en train de se désengager du monde arabe. On se souvient de la fameuse ligne rouge de Barack Obama en 2013 sur l’utilisation des armes chimiques en Syrie [le président américain avait fait machine arrière en choisissant de ne pas ordonner de frappes contre le régime syrien à la suite d’attaques à l’arme chimique dans la banlieue de Damas, ndlr].

Les populations du monde arabe vont poursuivre ce mouvement jusqu’à la satisfaction de leurs revendications.

Mais il y a un troisième élément : l’incapacité à comprendre le désir de certaines populations d’être au cœur des agendas politiques internationaux. Et je trouve incroyable cette vague de manifestations, que ce soit en Algérie, en Irak ou au Liban. Y a-t-il un seul leader occidental qui ait parlé en faveur de ces mouvements ? Quelle est leur vision ? Nous sommes conscients qu’il y a aujourd’hui des limites sur la capacité et la volonté des pays occidentaux à agir à l’extérieur de leurs frontières, il ne s’agit plus d’envahir des pays. Mais il faut au moins une vision morale car les populations du monde arabe vont poursuivre ce mouvement jusqu’à la satisfaction de leurs revendications.

Certains craignent que ces manifestations ouvrent une nouvelle ère de déstabilisation du monde arabe. Que leur répondez-vous ?

La Syrie est l’exemple-type que vous ne pouvez pas choisir d’ignorer. Plus de 600 000 personnes ont été tuées, la plupart civiles, et les organisations des Nations unies estiment à 100 000 le nombre de disparus. Existe-t-il un seul exemple dans l’histoire d’un dirigeant qui peut rester en place après de telles actes ? Tout cela a contribué au discrédit de l’ordre international et des lois de la guerre. Les organisations internationales ont vu leur crédibilité pour la résolution des conflits largement compromise.

On peut critiquer la Russie, la Turquie et l’Iran, mais ce sont les seuls à avoir mis en place un processus – sans doute surtout destiné à défendre leurs intérêts -, réunissant des Syriens autour de la table. J’ai assisté à d’innombrables réunions des soi-disant « amis de la Syrie » : rien n’en ressortait, à part des déclarations. Et je m’étonne que certains des membres de l’administration Obama osent aujourd’hui parler de « politique américaine inconséquente » dans ce pays.

L’ONU a été trop lente à élargir le processus politique en Syrie. Nous étions nombreux, en 2011-2012, à écouter les Syriens et encourager les différents émissaires de l’ONU – Lakhdar Brahimi puis Staffan de Mistura – à ne pas chercher uniquement à réunir Bachar al-Assad et l’opposition. Depuis, c’est bien la « solution militaire » – qui n’en n’est que partiellement une dans la mesure où elle permet surtout à une partie de dominer l’autre – qui a prévalu.

Vous proposez une nouvelle approche des négociations de paix…

Le succès de missions onusiennes dépend trop souvent de la personnalité des émissaires, ce n’est pas suffisant. Il n’est plus possible que cet agent onusien continue de se percevoir en « vice-roi » de pays en crise, il doit être le capitaine d’une équipe, riche, diverse et compétente. Il faut mettre en place un cadre plus inclusif dans les négociations de paix, avec des acteurs qui se trouvent à la fois dans le pays, mais aussi en-dehors. On se rend compte que là où cela a été fait, comme au Soudan, les processus de paix ont fonctionné.

Le Shaikh Group propose de réfléchir aux innovations technologiques comme moyens de rompre le statu quo, d’échanger et de porter les revendications de ceux qui ne peuvent traditionnellement pas faire entendre leur voix. Pour cela, j’ai démarché les entreprises de la Silicon Valley et nous avons créé un groupe d’individus que nous avons voulu mobiliser pour discuter de résolution des conflits. Nous avons mis sur pieds une « Peacetech League » à San Francisco il y a quelques mois et nous voulons faire grandir cette communauté. C’est ce que nous essayons de faire dans ce Forum de Paris sur la Paix.

Après la vague de 2011, les États autoritaires ont procédé à une reprise en main musclée de la parole publique. Les mouvements actuels ne courent-ils pas le même danger ?

Le dialogue est aujourd’hui criminalisé au Moyen-Orient, les gouvernements comme les organisations extrémistes empêchent les gens d’échanger. Le succès des mouvements de contestation va maintenant dépendre de ce que les populations ont appris des huit dernières années. La Tunisie offre un exemple positif : c’est un processus local dans lequel le leader autoritaire a vite abandonné la partie et a ainsi ouvert suffisamment d’espace pour que les acteurs locaux, les homme politiques et la société civile se rassemblent et mettent sur pied une nouvelle Constitution.

Au Soudan, la population a dû faire face à l’intimidation et la peur. Mais elle s’est organisée, a mis en place une plateforme d’échange efficace, et a compris qu’il lui fallait trouver un compromis avec l’État existant. Ce pays a peut-être offert un modèle pour l’avenir.

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