Politique

RDC – Adolphe Muzito : « Lamuka n’est pas un bloc monolithique, nous avons différentes sensibilités »

L'ancien Premier ministre congolais Adolphe Muzito, à Paris le 10 juin 2018.

L'ancien Premier ministre congolais Adolphe Muzito, à Paris le 10 juin 2018. © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

L’ancien Premier ministre doit prendre le relais de Jean-Pierre Bemba à la tête du présidium de Lamuka alors que la coalition d’opposition semble plus divisée que jamais sur la stratégie à adopter. Il revient pour Jeune Afrique sur les défis qui attendent l’opposition.

Débit calme, choix des mots prudents, Adolphe Muzito préviens d’entrée que « l’important aujourd’hui est de préserver l’unité de Lamuka et du peuple ». Plus proche de la ligne dure de la coalition d’opposition qui, à l’image de l’ancien candidat Martin Fayulu, ne se reconnaît pas comme étant « de l’opposition » et continue de dénoncer « un pouvoir illégitime », l’ancien Premier ministre de Joseph Kabila (2008-2012) s’apprête à prendre la tête du présidium de Lamuka.

Sauf changement de programme, son mandat de trois mois doit débuter le 20 novembre après une réunion des leaders de Lamuka où Moïse Katumbi devrait se faire représenter. En plein « safari », le leader de la plateforme d’Ensemble continue de se réclamer d’une opposition « républicaine » mais « exigeante », quand Martin Fayulu achève de son côté une longue tournée européenne pour prêcher un discours plus radical.

« Vérité des urnes », participation aux commissions, porte-parolat de l’opposition… Lamuka peine à parler d’une voix unie. À quelques jours de sa prise de fonction, Adolphe Muzito s’explique sur les dissensions au sein de Lamuka.

La proposition de solution de crise de Martin Fayulu ne va-t-elle pas à l’encontre du discours tenu jusqu’à présent sur la légitimité du pouvoir en place ?

On ne reconnaît pas le pouvoir en place parce qu’il est illégitime. Nous disons qu’il faut sortir de cette illégitimité et qu’il faut retourner aux urnes mais pour se faire il faut des réformes. Et pour obtenir ces réformes il faut instaure un Haut conseil national des réformes institutionnelles (HCNRI) pour une période de dix-huit mois.

Dans le même temps Tshisekedi et Kabila pourront gouverner le pays pour que ces réformes soient formalisées, donc ce serait une reconnaissance mutuelle. L’intérêt supérieur de la nation exige que l’on travaille ensemble pour améliorer les choses.

Les autres leaders de Lamuka, jugés plus modérés, ne semblent pas en phase avec cette proposition…

Ils n’ont jamais contredit cette proposition. Il suffit de lire notre déclaration du 30 juillet, après la dernière réunion de Lamuka. À partir du moment où les leaders de Lamuka n’ont pas dénoncé cette proposition, c’est qu’ils sont d’accord.

Olivier Kamitatu l’avait formellement dénoncé sur Twitter…

Monsieur Kamitatu n’est pas leader de Lamuka. Il peut y avoir des divergences d’approches, mais ce qui nous intéresse, c’est la position des leaders et aucun d’entre eux n’a contredit cette solution. Nous avons proposé dix huit mois, ils peuvent proposer plus ou moins, tout ça peut faire l’objet d’échanges par la suite.

Comment imaginer aujourd’hui que Félix Tshisekedi accepte ce genre de solution ?

Ce qui pourrait l’y obliger c’est là situation de crise entre l’UDPS et le FCC. Regardez ce qu’il s’est passé à Kolwezi [où des affiches de Tshisekedi ont été brûlées et à Kinshasa]. Au départ cela ne concernait que la base, mais aujourd’hui, cela touche même la direction de ces formations, on l’a vu avec les échanges entre messieurs Kabund et Mwilanya ces derniers jours.

Le combat pour la vérité des urnes est un combat éternel

Quelles seront les priorités de votre mandat à la tête de Lamuka? 

Trois priorités s’imposent selon moi, tout d’abord la lutte pour la vérité des urnes. Informé le peuple sur l’écart entre les promesses faites et ce qui a été réalisé et lui démontrer la corrélation avec l’illégitimité du pouvoir. Un pouvoir illégitime ne peut pas travailler pour le peuple, seulement pour celui à qui il doit son pouvoir.

Le combat pour la vérité des urnes est un combat éternel. Il n’y a pas d’État de droit sans la souveraineté du peuple. Nous avons demandé que l’on refasse un comptage de voix, que la Ceni prouve que Tshisekedi a gagné et que l’on mette en place des réformes électorales pour des élections que nous voulons anticipées.

Le mandat de votre prédécesseur a marqué une forme d’immobilisme de la coalition…

Le contexte de travail était assez difficile pour Jean-Pierre Bemba, comme d’ailleurs pour Moïse Katumbi, qui a eu des difficultés à rentrer au pays pendant les premiers mois de sa présidence et a travaillé dans un contexte d’hostilité. Il n’a pas eu le temps réellement de travailler, il devait avancer sur un certain nombre de ses dossiers. Nous avons cependant eu des réunions informelles.

Nous ne sommes pas l’opposition, encore moins « l’opposition républicaine », car ce pouvoir n’est pas républicain

L’opposition doit elle prendre les postes qui lui ont été confiés à L’Assemblée ?

La question essentielle est celle de notre vocation à l’intérieure de cette Assemblée. Lamuka n’est pas l’opposition. Ceux qui devait nous investir ne l’ont pas fait, nous devons donc jouer le rôle de surveillant dans cette enceinte. Les élus doivent donc participer, mais nous ne sommes pas l’opposition, encore moins « l’opposition républicaine », car ce pouvoir n’est pas républicain.

N’y a-t-il pas une contradiction entre siéger à l’Assemblée et déclarer les institutions illégitimes ? 

Nous disons que, partout où l’oppresseur opère, nous devons être. La question est pour y faire quoi. Nous savons que nous ne changeront pas le rapport de force, mais nous y sommes comme témoin du peuple.

Lamuka doit-elle postuler pour le poste de porte-parole de l’opposition ?

Par principe, je n’y vois pas d’inconvénient. Maintenant, dans la réalité, Tshisekedi et Kabila n’accepteront qu’un porte-parole qui sera en phase avec leurs intérêts.

On voit bien que, depuis 2007 et l’instauration de cette loi sur le statut de l’opposition, cette disposition n’a jamais été appliquée. Maintenant, nous avons besoin de plusieurs fronts de lutte. Si ce front là peut exister, tant mieux.

C’est une position différente de celle de Martin Fayulu et de sa Dynamique pour la vérité des urnes, son mouvement…

Lamuka n’est pas un bloc monolithique, nous avons différentes sensibilités et les éléments d’appréciation peuvent évoluer. Si des camarades de Lamuka veulent exercer ce rôle-là, nous leur souhaitons bonne chance.

Au fond, je suis convaincu que personne – ni Muzito, ni Katumbi, ni personne d’autre – ne peut prétendre à ce poste [de porte-parole], parce que nous ne représentons pas la minorité, nous représentons la majorité. Nous devons faire la résistance dans toutes les couches sociales. À la limite on peut faire porte-parole de la résistance.

Delly Sesanga, député de la plateforme Ensemble, veut réviser la Constitution. Pourriez-vous vous rallier à une telle proposition, qui pourrait permettre de faire bouger les lignes ? 

Je ne connais pas l’ensemble du projet, mais a priori je suis au moins preneur sur la révision de la disposition sur l’élection à un tour. Cette disposition, nous l’avions révisée sans respecter la procédure. J’assume parce que j’étais à cette époque chef du gouvernement [en 2011, ndlr.]. Donc, nous sommes favorable à une révision qui se fait dans les règles.

Maintenant, il faut bien réaliser que le pouvoir en place n’acceptera qu’une réforme qui ira dans son intérêt, il y a donc un danger. Mais en définitive, c’est le peuple qui doit s’exprimer en premier.

Le projet de loi de finances a été fixé à 10 milliards de dollars pour l’année 2020. N’est-ce pas le signe que le gouvernement souhaite se montrer ambitieux ?

On ne sait pas quelle sera la part des ressources propres et celle des ressources qui doivent venir de l’extérieure. On risque donc d’aligner des crédits au titre d’apport au budget mais à des taux qui ne sont pas réalistes. Il faudra que l’on nous dise comment on peut faire pour mobiliser les ressources propres pour un tel budget. En 2019, Tshisekedi n’a pu mobiliser que 40% du budget, il semble donc délicat d’imaginer que l’on pourra réunir les ressources pour l’exercice 2020.

Le gouvernement de Félix Tshisekedi ne compte quasiment aucun cacique de l’ère Kabila. Ne peut-on pas y voir une réussite pour Félix Tshisekedi ?

Les jeunes que l’on fait émerger en occident sont des gens qui ont le même support, le même moule idéologique que leurs partis. Ici ce sont les dignitaires qui forment les jeunes. Ces derniers sont les représentants au gouvernement de ces caciques tapis dans l’ombre. Ils doivent honorer leurs visions.

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