Politique

Algérie : vague d’indignation après la condamnation des porteurs du drapeau amazigh

Des manifestants à Alger, le 8 novembre 2019.

Des manifestants à Alger, le 8 novembre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

La peine de prison ferme infligée aux manifestants pour avoir brandi l’emblème amazigh a suscité une vague d’indignation au sein de l’opposition et de la société civile. Les cinq candidats à l’élection présidentielle du 12 décembre restent quant à eux muets sur le sort de ces détenus du « Hirak ».

« Les détenus du “Hirak” sont devenus les otages d’une négociation politique odieuse », s’insurge Me Mustapha Bouchachi, avocat impliqué dans la défense des droits de l’homme. Il fait référence à la condamnation à six mois de prison ferme, mardi 12 novembre, d’une vingtaine de manifestants poursuivis pour « atteinte à l’unité nationale » après avoir arboré un drapeau amazigh (berbère). « Tous les détenus dans d’autres wilayas ont été relaxés. Pourquoi les juges du tribunal de Sidi M’hamed font-ils exception ? », s’interroge un autre membre du barreau d’Alger.

Le tribunal de Bab el Oued, situé à une dizaine de kilomètre seulement de la première juridiction, a en effet acquitté mercredi cinq manifestants pour le même chef d’inculpation. Ces accusés « ont été acquittés par un juge intègre qui a appliqué la loi », s’est réjoui Me Seddik Mouhous. À chaque procès, les avocats rappellent d’ailleurs qu’aucune loi n’interdit le port ou la possession du drapeau culturel amazigh.

Pour Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne de Défense des droits de l’Homme (LADDH), le tribunal de Bab el Oued « a confirmé qu’il n’y avait pas matière à condamnation dans ce type d’affaires » et « s’est aligné sur les autres tribunaux du pays, qui ont prononcé l’acquittement » d’accusés jugés pour les mêmes faits. « Cela confirme le caractère d’exception du tribunal de Sidi M’hamed », a-t-il souligné, s’inquiétant des « fortes présomptions d’ingérence (du pouvoir) ».

« Tâche noire dans la justice algérienne »

Après dix jours de grève, ces différentes audiences avaient valeur de test pour des magistrats soupçonnés de répondre aux ordres du pouvoir politique. À l’énoncé du verdict au tribunal de Sidi M’hamed, certains partis de l’opposition ont donc fait part de leur indignation, dénonçant des poursuites répondant à des injonctions politiques. Avant même la comparution des manifestants, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) avait averti : après plus de quatre mois de détention sans motif ni chef d’inculpation valable vis-à-vis des lois de la République », « les magistrats seront mis à l’épreuve (…), eux qui ne cessent d’insister sur l’indépendance de la justice dans notre pays ».

Des juges et des procureurs algériens en grève devant le tribunal de justice d'Alger pour réclamer l'indépendance du pouvoir judiciaire, mardi 29 octobre 2019.

Des juges et des procureurs algériens en grève devant le tribunal de justice d'Alger pour réclamer l'indépendance du pouvoir judiciaire, mardi 29 octobre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Le jeu malsain du pouvoir se fait sur le dos de notre jeunesse

« Le tribunal de Sidi M’hamed constitue une tâche noire dans l’histoire de la justice algérienne. Je suis choqué par cette décision qui ne peut être prise que par des régimes racistes », a pour sa part réagi le député indépendant Brahim Tazghart. « Le jeu malsain du pouvoir se fait sur le dos de notre jeunesse. La justice continue d’être instrumentalisée », assène Sofiane Djilali, le président de Jil Jadid. Le Front des forces socialistes (FSS), le plus ancien parti d’opposition, a de son côté soutenu que la sentence « traduit clairement l’absence de volonté chez les tenants du pouvoir d’aller vers l’apaisement ».

Devant le magistrat, les détenus n’ont manifesté aucun regret quant-à leur implication dans la révolution en cours depuis le 22 février dernier. Le passage de l’élue locale du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Samira Messouci, était particulièrement attendu. « La prison est le passage obligé de toute révolution », a-t-elle lâché au président avec détermination.

Solidarité

Aux alentours des tribunaux, la mobilisation reste très importante. « Le vote n’aura pas lieu avec le chantage », « Libérez nos enfants, ce ne sont pas des criminels », « Pouvoir assassin », ont scandé les manifestants devant le tribunal de Sidi M’hamed.

L’écho des chants hostiles au pouvoir est d’ailleurs parvenu jusqu’à la salle d’audience, perturbant le déroulement du procès pendant de longues minutes. La solidarité s’exprime également à travers des réseaux crées dans l’urgence, comme le Comité national pour la libération des détenus ou le Réseau contre la répression.

Vingt-quatre heures après son lancement, une cagnotte en ligne pour soutenir les familles de la centaine de personnes arrêtées et détenues en lien avec le mouvement populaire de contestation recueillait déjà mercredi plusieurs milliers d’euros.

Algeria

Des manifestants à Alger, le 1er novembre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Silence des cinq candidats

A contrario, les cinq postulants à l’élection  présidentielle du 12 décembre restent muets sur le sort des détenus du « Hirak ». Lors de la présentation de son programme électoral, samedi dernier, l’ex-Premier ministre Abdelmadjid Tebboune n’a pas souhaité s’exprimer sur la question alors qu’il se présentait quelques instants plus tôt comme « le candidat du “Hirak” ».

Les quatre autres candidats observent également un silence calculé. L’absence de prise de position d’Ali Benflis est d’autant plus incompréhensible qu’il a lui même exercé les fonctions de magistrat et ministre de la Justice, mettant l’indépendance du pouvoir judiciaire au cœur de son programme électoral. Il y quelques mois seulement, l’ex-chef du gouvernement appelait d’ailleurs à la libération de tous les détenus d’opinion comme préalable à la tenue du scrutin présidentiel, avant de changer de cap.

Dans son programme, seul le candidat islamiste Abdelkader Bengrina a promis de prendre en charge « la totalité des exigences du “Hirak” », dont la libération des détenus figure en tête de la liste des revendications exprimées par la contestation populaire… Sans pour autant s’aventurer à dénoncer les récentes condamnations prononcées ces derniers jours contre les détenteurs du drapeau amazigh. Quant à Azzedine Mihoubi, il s’est refusé, il y a quelques jours, à « commenter une décision de justice » sur la chaîne télévisée Al-Hadath.

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