Diplomatie

Joseph Kony : un documentaire révèle les intérêts cachés des États-Unis derrière la vidéo ultra-virale de 2012

Le criminel de guerre Joseph Kony reste introuvable.

Le criminel de guerre Joseph Kony reste introuvable. © STR/AP/SIPA

En 2012, une vidéo virale de l’ONG Invisible Children – plus de 100 millions de vues en six jours – appelait à l’arrestation du chef de guerre ougandais Joseph Kony. Sept ans après, un documentaire revient sur cette campagne controversée qui masquait en fait une « croisade américaine » en Afrique centrale.

Ils voulaient « faire un film sur la guerre en Afrique ». C’est du moins ce qu’ont raconté, en 2003, les fondateurs de l’ONG Invisible Children à Jolly Okot, une ancienne prisonnière de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA, rébellion de Joseph Kony), lorsqu’ils sont arrivés en Ouganda. L’activiste ougandaise voit alors dans le projet de l’ONG une bonne occasion : celle de parler de cette rébellion – apparue dans le nord de l’Ouganda à la fin des années 80 – dont elle s’est échappée en 2003.

Officiellement, l’objectif de la vidéo Kony 2012 d’Invisible Children était de parvenir à l’arrestation du chef de guerre Joseph Kony, recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, et toujours insaisissable.

Au final, Jolly Okot se sera faite « totalement berner » par l’ONG, qui n’évoquera jamais, comme elle l’espérait, les exactions dont s’était aussi rendue coupable l’armée ougandaise de Yoweri Museveni. C’est ce qu’elle confiera au journaliste français Jean-Baptiste Renaud, qui expose dans un documentaire de 59 minutes diffusé sur Arte les motivations derrière le prétexte humanitaire de l’ONG : un mélange d’intérêts géo-stratégiques, de luttes d’influence et de considérations économiques.

Résumer en trente minutes une guerre qui a duré vingt ans, pour nous, c’était une blague

Combien d’internautes seront eux aussi tombés dans le panneau de Kony 2012, considérée à l’époque comme la vidéo « la plus virale de l’histoire » ? L’ONG aurait récupéré 17 millions de dollars grâce à ce spot au succès fulgurant et à ses campagnes de financement participatif.

« Complexe du sauveur blanc »

Les motivations de Jason Russell, fondateur d’Invisible Children et figure de la campagne, seront cependant rapidement questionnées. Son ambition est qualifiée de symptomatique du « White savior complex » (littéralement « complexe du sauveur blanc »), selon lequel l’Occidental rêve parfois de régler un conflit auquel il semble ne pas comprendre grand chose. « Résumer en trente minutes une guerre qui a duré vingt ans, pour nous, c’était une blague », lâche Jolly Okot au cours du documentaire.

Entre le clip publicitaire, la vidéo motivationnelle et le discours évangéliste, le document cherchait à rendre le chef de guerre connu du monde entier. De ce côté-là, la campagne fut, sans nul doute, une réussite.

Mais ce succès n’est pas vraiment dû à la qualité de la vidéo, ou au message d’espoir et de fraternité qu’elle dégage : « Des études ont montré que la diffusion de la vidéo, vue plus de 100 millions de fois en six jours, a été largement assurée grâce au soutien des évangélistes. Le visionnage des fidèles a été organisé, concerté : un véritable coup de maître pour l’ONG », détaille Jean-Baptiste Renaud. Son documentaire met d’ailleurs en lumière les dons conséquents réalisés par l’Église évangéliste, puissant soutien du régime de Yoweri Museveni.

Occasion rêvée pour les Américains

Un soutien en ligne avec la diplomatie américaine. En 2012, le président Barack Obama est un fervent appui de l’équipe d’humanitaires. C’est lui qui décidera d’envoyer une centaine de soldats dans l’est de la Centrafrique pour y traquer Joseph Kony, officiellement pour épauler la mission ougandaise, sous l’égide de l’Union africaine (UA). « Ces forces conseilleront celles de notre partenaire, avec pour objectif d’éliminer Joseph Kony et les autres chefs historiques de la LRA. Bien qu’équipés pour le combat, les soldats américains se contenteront de fournir renseignements, conseils et aide », déclare-t-il alors devant le Congrès.

la traque de Joseph Kony a constitué l’occasion rêvée pour les Américains de justifier leur opération

En mars 2017, rappelés par Donald Trump, les soldats américains rentreront bredouilles de leur traque. Ils lèveront aussi les cinq millions de dollars de récompense promis pour la capture du chef de guerre. Mais qu’auront-ils ramené de leurs années à survoler et fouiller une zone qui s’étend entre l’Ouganda, la RDC, le Soudan et la RCA ? « Du renseignement », selon Jean-Baptiste Renaud. Si Washington n’avait selon lui « pas besoin de prétexte » pour déployer ses forces de renseignement dans cette région, la traque de Joseph Kony a constitué l’occasion rêvée pour les Américains de justifier leur opération. Et son coût, évalué à plusieurs centaines de millions de dollars.

En Ouganda, Invisible Children a travaillé sans s’en cacher avec l’armée, facilitant sa recherche d’informations, collaborant avec les militaires. Un troublant mélange des genres. La publicité générée par la vidéo « a constitué une aubaine pour beaucoup de monde », observe le réalisateur : des diamantaires et barbouzes au rôle trouble, jusqu’au président ougandais Yoweri Museveni lui-même, dont le régime et ses dérives ont été miraculeusement épargnés par l’ONG. L’armée ougandaise (UPDF) est pourtant accusée, elle aussi, d’exactions contre les civils. « Kony est une création de l’État », avance quant à lui l’activiste ougandais Milton Allimadi, pour qui la LRA n’était qu’un paravent utilisé par Yoweri Museveni pour dissimuler le musellement de l’opposition.

« Toute la difficulté de ce documentaire était de pouvoir questionner les dessous de la vidéo sans minimiser ce qu’a fait Joseph Kony. C’était un équilibre difficile à trouver, car la réalité est complexe », confie le journaliste. Selon l’ONU, la LRA serait en effet responsable de 100 000 morts, 60 000 enfants enlevés et 1,7 million de déplacés.

Traque sans fin

Sept ans après, Joseph Kony court toujours, à la tête d’une armée fantôme dont les experts s’accordent à dire qu’elle ne correspond plus qu’à une poignée de soldats. Selon certaines sources, le guide mystique auto-proclamé et les rares fidèles qui le suivent encore seraient réfugiés dans l’enclave de Kafia Kingi, à l’est de la République centrafricaine. Protégé par le Soudan – mais ne sait pour encore combien de temps -, le chef de guerre aurait également été vu plusieurs fois à Khartoum.

Son ancien bras droit Dominic Ongwen, lui, a eu moins de chance. Livré à la justice internationale en 2015, accusé de crimes de guerre et crimes contre l’humanité, l’ancien combattant de la LRA attend le verdict de la CPI derrière les barreaux de la Haye.

À Obo (Centrafrique) et à Dungu (RDC), les humanitaires d’Invisible Children continuent leur traque entêtée contre la LRA. Au Congo, ils travaillent toujours main dans la main avec l’armée américaine, à qui ils transmettent quotidiennement des informations. « Nous n’aidons pas l’armée américaine ou l’UPDF. Nous aidons la mission », confie une responsable de l’ONG citée dans une enquête de Foreign Policy publiée en mars 2017.

Simple naïveté ? Refus d’assumer un agenda caché ? Malgré la controverse qui a suivi la publication de la vidéo Kony 2012, Invisible Children reste majoritairement financé par les États-Unis. Et si son fondateur Jason Russell se fait plus désormais discret, il fait toujours partie du conseil d’administration de l’ONG.

 

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