Sécurité

À Paris, Déby, Issoufou et IBK s’agacent des « promesses » non tenues des Occidentaux

Ibrahim Boubacar Keïta, Mahamadou Issoufou et Idriss Déby Itno, lors du Forum sur la paix, à Paris, le 12 novembre 2019.

Ibrahim Boubacar Keïta, Mahamadou Issoufou et Idriss Déby Itno, lors du Forum sur la paix, à Paris, le 12 novembre 2019. © DR / présidence Niger

Idriss Déby Itno, Mahamadou Issoufou et Ibrahim Boubacar Keïta participaient, mardi 12 novembre, au Forum de Paris sur la paix. Les trois hommes sont passés à l’offensive, fustigeant le manque de solidarité de la communauté internationale.

Au premier étage du grand hall de la Villette, à deux pas d’une estrade sobrement intitulée « La Scène », Mahamadou Issoufou et Idriss Déby Itno finissent de grimper l’escalier, entourés de leurs escortes respectives. Le Nigérien et le Tchadien sont venus échanger lors d’un dialogue sur la « sécurité et le développement dans le Sahel ». Ils sont à l’heure, à la minute près. 11 heures tapantes.

Seulement, l’organisation du Forum de Paris sur la Paix, elle, l’est moins. Alors que Déby et Issoufou s’apprêtent à monter sur scène, peu d’Africains se sont installés dans le public, où l’on parle anglais et russe. Pire, une journaliste présente le thème de la conférence à laquelle elle croit devoir assister sur… « La Russie, partie prenante de gouvernance mondiale », en présence du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.

Léger couac ? Effectivement, en lieu et place des Sahéliens, c’est Lavrov qui prend place face aux journalistes russophiles. Idriss Déby Itno et Mahamadou Issoufou s’inclinent : les deux Africains font demi-tour, direction l’espace réservé aux chefs d’État. Ils reviendront une quarantaine de minutes plus tard, cette fois accompagnés de leur homologue malien, Ibrahim Boubacar Keïta.

« Des bonnes intentions », mais après ?

Les trois hommes ont-ils eu le temps de se concerter, si tant est qu’ils en aient encore besoin ? Ils apparaissent en tout cas sur la même longueur d’ondes : l’insuffisance de l’aide internationale pour la sécurité au Sahel et pour les forces du G5 Sahel. « Nous avons créé le G5 Sahel, ce qui est une bonne chose. Mais aujourd’hui, il n’est pas du tout opérationnel », attaque Idriss Déby Itno.

Et le Tchadien de poursuivre sur le thème de la sécurité : « Les donateurs du G5 Sahel n’ont pas tenu leurs engagements et on nous a refusé un mandat offensif de l’ONU. Résultat, les soldats sont là mais ils sont l’arme au pied, (…) face à des terroristes qui sont mieux armés qu’eux ». Même constat au sujet du développement : « Des bonnes intentions ont été affichées, mais, sur le terrain, rien n’a été réalisé et la pauvreté gagne ».

« Il faut réformer le Conseil de sécurité de l’ONU »

Le modérateur du débat, qui espérait sans doute pouvoir mettre en avant des projets de développement au Sahel, n’a pas l’air à l’aise. D’autant que Mahamadou Issoufou, qui prend la parole après Idriss Déby Itno, enchaîne : « Des promesses ont été faites mais la communauté internationale doit encore marquer concrètement sa solidarité, sinon le cancer du terrorisme ne fera que s’étendre. »

Et le président nigérien de souligner les problèmes d’une gouvernance mondiale dont les Africains sont trop souvent les spectateurs. « Au Mali, on réclame un mandat plus offensif pour la Minusma et on ne l’obtient pas. Même chose pour le G5 Sahel », déplore-t-il. Il ajoute : « Il faut réformer le Conseil de sécurité de l’ONU et donner à l’Afrique deux ou trois sièges ». Une proposition approuvée sans réserve par son voisin malien.

« Mon pays, qui a une frontière avec la Libye, avait alerté les Occidentaux du danger d’intervenir dans ce pays, pourtant j’ai appris l’intervention contre Mouammar Kadhafi à la radio », rappelle encore Mahamadou Issoufou, qui conclut : « Pourtant, aujourd’hui, c’est mon pays qui gère encore les conséquences de la crise libyenne ».

« On nous écoute avec politesse. Mais, à l’arrivée : pas grand chose »

Le modérateur du débat est de plus en plus gêné. Sans doute ne s’attendait-il pas à une telle charge concertée sur le manque d’investissement et les erreurs des partenaires occidentaux. Peut-être se dit-il que l’homme au chapeau qui s’apprête à prendre la parole, après Idriss Déby Itno et Mahamadou Issoufou, lui permettra de recadrer le débat. Las, Ibrahim Boubacar Keïta continue la charge.

« La Libye, c’est un grand boulevard pour les terroristes. Nous, Sahéliens, sommes une digue de protection. (…) La sécurité au Sahel, c’est aussi la vôtre donc, s’il vous plaît, aidez-nous », commence-t-il. Avant de rejoindre ses deux homologues sur un constat d’échec : « Nous sommes isolés. Bien sûr, lors des forums et des réunions, on nous écoute avec politesse. Mais, à l’arrivée : pas grand chose. »

Le temps presse. L’organisation glisse un mot au modérateur, lui intimant de conclure. L’infortuné demande à Idriss Déby Itno s’il peut donner un exemple de projet de développement qui aurait prouvé son efficacité dans la lutte contre le terrorisme. Le Tchadien sourit. Et assène : « Vous parlez de projets. Mais, moi, au Tchad, je n’en ai pas vu. »

Décidément, ce panel ne se déroulera pas comme prévu. Les trois présidents se lèvent. Leurs agendas sont chargés. Idriss Déby Itno et Mahamadou Issoufou sont attendus à l’Élysée pour un déjeuner. Y garderont-ils cette même longueur d’ondes face à Emmanuel Macron ? Auquel cas, la discussion pourrait être tendue.

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