Politique économique

De Tunis à Cotonou, le franc CFA poussé vers la sortie

Billets de francs CFA d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale.

Billets de francs CFA d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale. © Crédit : jbdodane

La disparition du franc CFA a été au cœur d’une conférence de quatre jours à Tunis sur la souveraineté monétaire en Afrique, organisé du 6 au 9 novembre par la fondation allemande Rosa Luxemburg. Dans le même temps, Patrice Talon, le président du Bénin, annonçait un retrait des réserves de changes de France.

Faire éclater le système du franc CFA, rien de moins. C’est le message tenu le 7 novembre par le président du Bénin, Patrice Talon, dans une interview conjointe à RFI et France24 dans laquelle il a affirmé que « très rapidement » les réserves de change du franc CFA seraient retirées de France pour être reversées dans « des banques centrales partenaires dans le monde ».

Le président du Bénin, Patrice Talon.

Le président du Bénin, Patrice Talon. © RODRIGUE AKO/Présidence du Bénin

Une déclaration qui a réjoui les chercheurs rassemblés à Tunis du 6 au 9 novembre pour plancher, à l’initiative de la fondation allemande Rosa Luxemburg (gauche radicale), sur la souveraineté monétaire africaine et donc du franc CFA.

« L’annonce du président béninois est inédite et dont les modalités ne sont, à ma connaissance, pas prévues par les textes. Dans les années 1980, les pays africains utilisant le franc CFA avaient demandé à pouvoir retirer plus de devises pour faire face aux crises. Le Trésor français leur avait sèchement rétorqué que c’était impossible. Là, ça va être intéressant de voir la réaction de la France dans un contexte où l’Afrique cherche à s’unir économiquement et financièrement. Il s’agit en tout cas de mettre la pression, au moins politique, sur la France », expliquait vendredi pour Jeune Afrique Carla Coburgern, chercheuse à l’Université SOAS de Londres.

La France prudente

La réponse, le lendemain, du ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, a été des plus mesurées, conscient que ce système monétaire est de plus en plus décrié : « Nous restons ouverts à une réforme ambitieuse du franc CFA. Il y a une condition et elle est impérative, c’est que la proposition vienne des États membres de la zone franc. » La veille, le nouveau président du comité Afrique du Medef (patronat français), le franco-sénégalais Momar Nguer, avait minimisé l’impact de l’instauration de l’eco pour les entreprises françaises.

La création d’une zone de libre échange continentale – Zleca – et la projet d’une monnaie unique, l’eco, pour la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) rendent les discussions sur la fin du franc CFA de plus en plus concrètes.

 

À Tunis, Carla Coburgen a disserté sur les méfaits du franc CFA : « Ses initiateurs affirmaient qu’il allait renforcer le commerce entre les pays assujettis à cette monnaie et favoriser les investissements à long terme en rassurant les bailleurs sur la fiabilité d’une zone économique adossée à une devise stable comme le franc puis l’euro. C’est exactement l’inverse qui s’est passé. » Le commerce intrarégional dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) plafonnait à 15,5 % en 2017 et à 5 % pour les membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cémac).

Dans le giron monétaire de l’Union européenne

Les pays se fournissent dans les pays, notamment nord-africains, où la monnaie est plus faible et donc les produits meilleurs marchés. Cette surévaluation du franc CFA explique la frilosité des investisseurs, qui redoutent, à tout moment, une dévaluation. Elle empêche aussi, selon Carla Coburgen, les pays de chercher des partenaires hors de l’UE.

Dernier frein soulevé par la chercheuse : le franc CFA ralentit la diversification et la robustesse économique des pays. Le partenaire imposé, l’UE, demande surtout des matières premières (cacao, huile de coco, café, coton, sucre, thé, etc.) dont les prix sont très volatiles et tendanciellement à la baisse, empêchant les économies de chercher d’autres débouchés, notamment industriels.

Tout est affaire de rapport de force

Le lancement prévu en 2020 de l’eco, monnaie unique au sein de la Cédéao, pourrait constituer une alternative pour les huit pays membres qui utilisent le franc CFA (Bénin, Burkina-Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo).

Treize des quinze chefs d'État de la Cedeao étaient présents au sommet d'Abuja, le 29 juin.

Treize des quinze chefs d'État de la Cedeao étaient présents au sommet d'Abuja, le 29 juin. © © DR / Ecowas

L’eco ne sera pas la solution miracle

Mais l’économiste Ndongo Samba Sylla, chargé de programmes et de recherche au bureau Afrique de l’Ouest de la fondation Rosa Luxemburg, pointe, dans son livre L’Arme invisible de la Françafrique : une histoire du franc CFA co-écrit avec la journaliste indépendante Fanny Pigeaud, les écueils de cette monnaie régionale et notamment le poids prépondérant qu’aurait le Nigeria : «[Le projet de monnaie unique de la Cédéao] n’est pas certain qu’il serait désirable économiquement dans sa configuration actuelle. Car la politique monétaire et de change dans ce cadre s’alignerait très probablement sur la conjoncture du Nigeria, qui représente plus de 70 % du PIB de l’Afrique de l’Ouest (Mauritanie incluse) et 51 % de sa population. Tout est affaire de rapport de force. »

Les pays du franc CFA quitterait le giron français mais pour se mettre dans la zone d’influence du géant africain tout en s’astreignant à des règles stricts de déficit (3 % du PIB) et d’endettement (70 % du PIB) publics sans mécanisme de solidarité budgétaire.

« Vous pouvez faire tous les Printemps arabes que vous voulez, si vous n’assurez pas votre souveraineté monétaire, cela ne sert à rien », résume le chercheur ghanéen Anthony Victor Obeng, membre du Conseil pour le développement de la recherche en science sociale en Afrique.

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