Sécurité

Burkina Faso : « Une attaque de cette ampleur, qui cible délibérément les civils, c’est un phénomène nouveau »

Forces spéciales burkinabè à l'entraînement, en avril 2018 (illustration)

Forces spéciales burkinabè à l'entraînement, en avril 2018 (illustration) © DR / État-major des armées Burkina Faso

L’attaque d’un convoi transportant des employés d’une société minière, dans l’Est, la plus meurtrière qu’a connu le pays, marque-t-elle un changement de mode opératoire de la part des groupes armés ? Tandis que le président burkinabè a annoncé le « recrutement de volontaires pour la défense dans les zones sous menace », Tristan Guéret, du cabinet Risk advisory group, livre son analyse de la situation.

Au lendemain de l’attaque d’un convoi transportant ses employés vers une mine d’or à Boungou, qui a coûté la vie à 38 personnes et fait 60 blessés, Roch Marc Christian Kaboré a décrété un deuil national de trois jours, appelant à la « mobilisation générale contre le terrorisme » face à « des actes ignobles qui visent à semer la psychose au sein de notre population et à déstabiliser la démocratie ».  Il a par ailleurs annoncé « le recrutement de volontaires pour la défense dans les zones sous menace ».

La Société canadienne d’exploration minière en Afrique de l’Ouest (Semafo), qui exploite la mine de Boungou et dont les employés ont été la cible de l’attaque du 6 novembre, a pour sa part suspendu temporairement ses activités sur le gisement aurifère « par respect pour les victimes et leurs proches ».

Si le PDG de l’entreprise canadienne s’est déclaré « dévasté par cette attaque sans précédent », le coup porté par cette attaque – qui n’a pas encore été revendiquée – , n’est pas seulement humain, il est aussi économique.

La Semafo, également présente en Côte d’Ivoire et possède une seconde mine au Burkina Faso, à Mana, a produit un total de 68 000 onces d’or au troisième trimestre 2019, dont 55 600 onces extraites de la seule mine de Boungou, en exploitation depuis septembre 2018. Et l’entreprise canadienne pèse pour une large part dans le boom du secteur aurifère burkinabè, stratégique pour le pays.

Tristan Guéret, analyste spécialisé sur l’Afrique subsaharienne au sein de Risk advisory group, un cabinet londonien de conseils et d’analyses des risques politiques et sécuritaires, revient pour Jeune Afrique sur la récente attaque et, plus largement, la dégradation de la situation sécuritaire dans le pays.

Jeune Afrique : L’attaque de Boungou, qui a pris pour cible des travailleurs d’une mine, des civils, marque-t-elle un changement de mode opératoire des groupes jihadistes ?

C’est une possibilité. L’attaque de Boungou, qui a ciblé des civils, est assez étrange. D’autant plus que les groupes armés, en dehors de quelques cas d’attaques directes contre les civils, ciblaient jusque-là principalement des symboles étatiques.

L’attaque n’a pas encore été revendiquée. Mais on peut cependant rappeler que certaines composantes de la mouvance jihadiste, dont le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), ont régulièrement menacé les compagnies occidentales qui opèrent au Sahel.

Par ailleurs, que ce soit au Niger, au Mali et au Burkina, les groupes armés essaient de manipuler les populations locales, notamment en renforçant les tensions communautaires, pour pouvoir recruter des partisans.

Des militaires burkinabè en patrouille (image d'illustration).

Des militaires burkinabè en patrouille (image d'illustration). © DR / Etat-major des forces armées burkinabè

Nous assistons, depuis plusieurs mois, à une intensification des exactions envers les civils dans des proportions jamais observées

On assiste ces dernières semaines à une forte recrudescence des attaques au Burkina Faso. Faut-il y voir un échec des stratégies déployées sur le terrain ?

Les groupes armés sont résilients. Ils maintiennent une capacité de nuisance en dépit des efforts de lutte antiterroriste déployés par le gouvernement. Il y a eu des signes positifs de reprise en main de la situation, en mars-avril, lors des opérations militaires menées à l’Est et au Nord. On avait alors assisté à une baisse notable de la fréquence des attaques.

Mais depuis l’attaque du détachement militaire de Koutougou, en août dernier, on observe au contraire une multiplication inquiétante d’attaques de grandes envergures. Malgré le succès limité des opérations militaires, les attaques ont repris de manière plus fréquente, et ce sont même étendues dans le Nord du pays.

Cela fait maintenant plusieurs années que les groupes y prennent pour cible des chefs locaux, ou des maires, des préfets et des représentants de l’État. Cela fait partie de leur stratégie. Mais une attaque de cette ampleur, qui cible délibérément les civils, c’est un phénomène nouveau.

Que des groupes armés massacrent des villageois est un phénomène nouveau au Burkina. Il est difficile de dire quelles sont les vrais motivations des groupes qui commettent ces violences, mais le constat est là : nous assistons, depuis plusieurs mois, à une intensification des exactions envers les civils dans des proportions jamais observées.

Les attaques se multiplient également dans le Sud et le Centre-Sud, des régions jusque-là relativement épargnées. Comment analysez-vous cette poussée de violences ? 

Pour l’instant, la prolifération des attaques dans les régions du Sud-Ouest et à la frontière avec le Ghana sont difficiles à expliquer. Les motivations des assaillants sont assez floues et il n’y a pas eu de revendication. On sait cependant que cette zone est traditionnellement sous l’emprise de groupes criminels.

Ce qu’il se passe actuellement dans le Centre-Sud est potentiellement une propagation de ce qu’il se passe à l’est du pays. Cette extension géographique de la zone dans laquelle sévissent ces groupes armés rend, bien évidemment, encore plus complexe la lutte contre le terrorisme. Cela oblige les forces de défense et de sécurité à se disperser sur de vastes territoires.

Des miliciens Koglweogo, en 2016 dans le sud de Ouagadougou (image d'illustration).

Des miliciens Koglweogo, en 2016 dans le sud de Ouagadougou (image d'illustration). © Théo Renaut pour J.A.

Les jihadistes sont très bien armés, les koglweogo, munis pour l’essentiel de fusils de chasse, sont-ils à même de les affronter ?

De plus en plus de voix s’élèvent pour s’inquiéter de la capacité réelle de l’État et de l’armée burkinabè à enrayer la menace. Partagez vous ce sentiment ?

Les autorités ont conscience qu’elles ne sont pas à même de faire face seules à cette menace. Il est clair que l’armée burkinabè est démunie, sans moyens aériens, face à ces assaillants lourdement équipés. On l’a vu avec l’attaque qui a décimé la base militaire de Koutougou.

En outre, la multiplication des fronts est un réel souci, dans la mesure où les pertes essuyées par l’armée créent beaucoup de frustration dans les rangs, et cela pèse sur le moral des troupes.

Dans ces conditions, le recours aux koglweogo, ces fameux groupes d’« auto-défense », vous semble-t-elle pertinente ? 

D’une certaine manière, étant donné qu’ils sont sur place, ils ont une connaissance des lieux. Je pense que les koglweogo peuvent apporter une aide aux forces de défense et de sécurité, en terme de renseignements. Reste à voir si ces milices bénéficient encore de la confiance des populations.

Il y a également le fait que les groupes jihadistes sont très bien armés et équipés. Les koglweogo, munis pour l’essentiel de fusils de chasse, sont-ils à même de les affronter ? Est-ce que l’État va être tenté, comme c’est le cas au Mali, de laisser opérer ces milices ? On a vu que, dans le Centre du Mali, cela a renforcé les problèmes communautaires.

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