Politique

[Chronique] Éthiopie : déjà la fin de l’état de grâce pour le prix Nobel Abiy Ahmed ?

Par

Damien Glez est dessinateur-éditorialiste franco-burkinabè

Glez

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Tout juste bombardé prix Nobel de la paix, Abiy Ahmed n’aura pas eu le temps de se reposer sur ses lauriers. Le Premier ministre éthiopien est sous le feu des critiques après les affrontements meurtriers qui ont récemment éclaté dans son pays...

« Instauration d’une dictature » : la formule semble aussi tranchée que soudaine si l’on considère qu’elle s’applique à Abiy Ahmed, propulsé Premier ministre d’Éthiopie en mars 2018, à l’issue d’un processus démocratique largement salué.

L’accusation fleure l’outrance politicienne, si l’on observe qu’elle est portée par Jawar Mohammed, un ancien allié du chef de gouvernement. Le caractère « téléphoné » de la référence à la dictature pourrait même prêter à sourire, s’il n’intervenait pas après le décès de 67 personnes, dans la foulée de manifestations contre le régime, notamment dans la région d’Oromia

Si le chef de la police régionale reconnaît la responsabilité des forces de sécurité dans la mort de 12 personnes, les autres victimes auraient été tuées à coups de bâton ou de machettes, au cours d’affrontements ethniques truffés de ratonnades et d’incendies de domiciles.

Pour Jawar Mohammed, opposant frais émoulu forcément zélé, le Premier ministre pratiquerait une intimidation proche de pratiques autoritaires trop longtemps subies par les Éthiopiens. Pour d’autres, c’est cet opposant vindicatif qui soufflerait sur les braises de la haine ethnique, à quelques mois d’élections générales.

Réconciliation à double tranchant

Le seul tort – relatif – d’Abiy Ahmed serait d’avoir promu des outils de réconciliation à double tranchant : la légalisation de groupes dissidents et l’amélioration de la liberté de la presse, liberté encore adolescente, exploitée au profit de tensions inter-communautaires et de nationalismes ethniques. Le ministère de la Défense a déployé des militaires dans sept zones où la situation reste particulièrement tendue.

Le phénomène est classique : il y a toujours un décalage entre le jugement de la communauté internationale et la perception de compatriotes impatients

Malgré le spectre agité de la dictature présumée, l’image du tout récent prix Nobel de la paix du Premier ministre éthiopien – obtenu pour ses réformes et la réconciliation avec l’Érythrée – ne devrait pas encore être ternie. D’ailleurs, le comité norvégien peine à retirer ses distinctions. Même lorsque le Musée de l’Holocauste de Washington ou Amnesty international revenaient sur leurs décisions d’honorer la Birmane Aung San Suu Kyi – à cause de son silence sur la crise des Rohingyas – , celle-ci conservait son Nobel de la paix.

Porté aux nues à l’international, le « négus du changement » expérimente donc un phénomène très classique : le décalage entre le jugement de la communauté internationale et la perception de compatriotes impatients. Si c’était l’opinion mondiale qui votait en Russie, Mikhaïl Gorbachev serait aujourd’hui président à la place de Vladimir Poutine

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