Politique

Tunisie : « S’il parvient à moraliser la vie politique, Kaïs Saïed aura rempli son rôle »

Kaïs Saïed, le 13 octobre 2019.

Kaïs Saïed, le 13 octobre 2019. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Pour le politologue et expert en plaidoyer Karim Bouzouita, le nouveau président tunisien Kaïs Saïed doit tourner la page de l’ère de l’impunité tout en répondant aux revendications de l’ensemble des Tunisiens.

Quelques jours après l’investiture du nouveau président Kaïs Saïed à Carthage, la Tunisie se trouve dans un entre-deux politique en attendant la mise en place de la nouvelle Assemblée des représentants du peuple (ARP). Karim Bouzouita, politologue et expert en plaidoyer et communication politique, décrypte pour Jeune Afrique cette situation singulière, rectifie certaines lectures et souligne les risques pour le pays.

Jeune Afrique : La longue séquence électorale qui s’est achevée mi-octobre a été riche en rebondissements. Que s’est-il joué ?

Karim Bouzouita : Nous avons assisté à une diabolisation de la classe politique, notamment de la part des médias. Les politiciens sont devenus des boucs émissaires, à tel point que le terme « parti politique » a pris une connotation négative. On avait déjà eu affaire à ce phénomène lors des élections municipales de 2018 mais l’alerte n’avait pas été prise au sérieux. La rupture de confiance entre gouvernés et gouvernants s’est creusée au cours des cinq dernières années mais l’ensemble de la classe politique, y compris l’opposition, n’en a pas pris conscience.

En quoi cette défiance à l’égard des dirigeants a-t-elle joué sur le scrutin ? 

L’alliance entre Ennahdha et Nidaa Tounes, autrefois rivaux, sont devenus par ce rapprochement une entité facile à détruire. Sans compter que tous les politiciens ont considéré leur poste comme un privilège et non pas une responsabilité. C’est cela qui a été sanctionné lors de l’élection de 2019. L’impunité et la justice ayant été les thèmes principaux de la campagne, l’électorat centriste a favorisé la présence de Kaïs Saïed au second tour avec, évidemment, une adhésion à tout ce qu’il représente, c’est-à-dire la droiture et la justice. Ce vote, auquel ont davantage participé les plus vulnérables – dont les pauvres, les femmes et les jeunes – par rapport aux années précédentes, a exprimé une véritable sanction contre son challenger Nabil Karoui et tout ce qu’il représente, à savoir la panne de l’ascenseur social et le trop-plein de privilèges.

Quelles sont les tendances qui se dégagent pour le mandat à venir ?

Le slogan de Kaïs Saïed « Le peuple veut » n’est pas un programme et ressemble plutôt à un cahier de doléances. Va-t-il sortir de cette posture pour se transformer en président de la République de tous les Tunisiens avec leurs orientations éthiques, politiques et stratégiques ? Là est la question. S’il parvient à moraliser la vie politique, il aura rempli son rôle. Néanmoins, sa position est délicate car il est redevable à droite, à gauche, et au centre. Chaque personne qu’il pourra désigner dans son cabinet risque d’entamer son crédit populaire.

Le pouvoir n’est-il pas aussi à l’Assemblée ?

Fragmenté, le Parlement ne ressemble pas à la société tunisienne, d’où son extrême fragilité. Quoiqu’il fasse, il devra affronter une opposition en interne mais aussi celle des organisations nationales et de la société civile. Surtout que la majorité des Tunisiens, du centre et de la gauche, n’est pas représentée. En revanche, il est totalement faux de dire, par exemple, que la gauche n’existe plus. Si l’on additionne les élus du Front populaire 1, du Front populaire 2 et du mouvement du peuple et de l’Union démocratique sociale (UDS), leur nombre équivaut pratiquement à celui des députés d’Ennahdha.

Au-delà de l’Assemblée, la balle est aussi dans le camp du président qui a un crédit électoral et populaire et qui doit agir sur les politiques publiques. Les décisions doivent donc être rapides. Nous allons par exemple vers l’examen d’une loi de finances 2020 qui ne fait pas l’unanimité. Un consensus doit être trouvé au bénéfice des citoyens. Sinon, le désenchantement et la désillusion pourraient rapidement se transformer en violences. Les élites politiques doivent avoir conscience de ce risque.

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