Politique

Maroc : Sahara, éducation, islamisme, Code pénal… les vérités d’Amina Mae El Ainine

Amina Mae El Ainine.

Amina Mae El Ainine. © YouTube/Bn Maroc Tv

La polémique qui a éclaté, début 2019, après la publication de photos montrant Amina Mae El Ainine sans son voile lors d’un séjour à Paris, a éclipsé le discours de cette députée à la fois indépendante et fidèle aux valeurs d’un mouvement islamiste qu’elle a rejoint dès l’adolescence. Entretien.

La carrière politique d’Amina Mae El Ainine, commencée dans la région de Tiznit dont elle est issue – « loin du centre, loin des directions politiques et des projecteurs » – , s’est bâtie progressivement et avec patience. Élue une première fois à la Chambre des représentants grâce aux listes nationales des femmes en 2011, elle mène en 2016 une campagne victorieuse comme tête de liste « classique » à Hay Hassani, un quartier populaire de Casablanca, arrachant de nouveau un siège pour elle, ainsi qu’un autre pour son co-listier.

Regrettant les accrochages avec ses frères islamistes lors de la polémique à propos des photos d’elle dévoilée – « j’aurais simplement apprécié qu’ils observent un silence unanime à ce sujet, qui ne regarde que moi » – , elle dit aujourd’hui assumer les clivages politiques de sa formation, qu’elle estime même sains. Appréciée d’Abdelilah Benkirane, l’ex-chef du gouvernement et leader charismatique de son Parti de la justice et du développement (PJD), qui l’avait qualifiée en 2011 de « vraie zaïma », cette syndicaliste est une figure politique dont la voix devrait peser dans les multiples débats politiques à l’avenir.

Jeune Afrique : Vous êtes liée familialement au Cheikh Mae El Ainine, une figure anticoloniale du Sahara dont la biographie témoigne selon de nombreux historiens du rattachement ancien de la région au Maroc. On vous entend cependant peu évoquer le sujet. Ce dernier ne vous intéresse-t-il pas ?

Amina Mae El Ainine : Au contraire, d’origine sahraouie par mon père et soussie par ma mère, je suis très touchée par la question. J’ai de la famille qui vit à Tindouf et d’autres proches sont des « aïdine », des « revenus » au Maroc. Mon père était une personnalité du mouvement nationaliste dans le Sud, proche à la fois des confréries locales et de l’Istiqlal [le principal parti de la lutte pour l’indépendance].

La reconnaissance des particularités du Sahara et la promotion de la langue hassanie doivent aller de pair avec la stimulation d’un sentiment patriotique

Je pense que les efforts de l’État pour bâtir des infrastructures au Sahara sont une bonne chose. Je ne nie bien sûr pas l’intérêt de l’action diplomatique pour revendiquer la marocanité de la région, mais je crois que le travail sur place est primordial. Pour moi, la reconnaissance des particularités du Sahara et la promotion de la langue hassanie doivent aller de pair avec la stimulation d’un sentiment patriotique. Souvenons-nous de la Marche verte : quelques mots ont poussé des milliers de Marocains de tout le pays à marcher pour la cause nationale. C’est cet état d’esprit qu’il faut renouveler.

La ville de Laâyoune (image d'illustration).

La ville de Laâyoune (image d'illustration). © Vincent Fournier/JA

Un autre sujet qui vous préoccupe est celui de l’éducation. Comment vous impliquez-vous sur ce front ?

J’ai été enseignante dans le secondaire, dans le secteur public. Je suis militante au sein de la direction de l’UNTM [Union nationale du travail au Maroc, un syndicat proche du PJD], où je défends notamment une hausse des salaires des enseignants. Néanmoins, je dis à mes collègues qu’il ne faut pas s’en tenir aux revendications corporatistes : les syndicats ont le devoir de réfléchir aux questions de pédagogie, aux programmes…

J’ai aussi représenté ce syndicat devant le Conseil supérieur de l’éducation [CES, une institution constitutionnelle]. Je suis une défenseuse du secteur public, dont la qualité est la clé pour assurer l’égalité des chances et la promotion sociale. Je milite pour des investissements publics accrus, mais l’argent ne suffit pas : les enseignants doivent avoir accès à plus de formations. Il faut aussi axer notre action sur les activités parascolaires, comme le sport et la pratique artistique. Nos enfants ont des emplois du temps très chargés et des programmes austères, pour des résultats peu probants.

Vous êtes une femme et une militante islamiste. Vous intéressez-vous aux travaux de personnalités nationales dites « féministes islamiques » ?

J’ai lu avec intérêt les écrits de Fatema Mernissi et d’Asma Lamrabet. Je suis de celles qui pensent que l’émancipation de la femme et la culture musulmane n’ont rien d’antinomiques. Je regrette aussi que Nadia Yassine [figure influente de l’opposition islamiste, fille du Cheikh Yassine], qui s’est penchée de manière audacieuse sur ces questions, se soit éclipsée après des « révélations » sur sa vie privée. Si les islamistes doivent sûrement revoir leur discours sur les femmes, il en va de même de leurs adversaires politiques, qui se repaissent de « buzz » sur l’intimité de femmes politiques et influentes.

Nombreuses sont les députées qui me disent qu’elles n’osent pas se mettre en avant, de crainte que leurs homologues masculins ne les briment

Vous savez, elles sont nombreuses et de tous bords, les femmes parlementaires qui me disent qu’elles n’osent pas se mettre en avant, de crainte que leurs homologues masculins, toutes tendances confondues, ne les briment. La voilà, la misogynie en politique. Quant à la question du voile, qui m’est « tombée dessus » bien malgré moi, je crois que c’est presque un non-sujet. Près de deux millions de Marocains ont voté pour le PJD aux dernières élections législatives. Pensez-vous que le voile soit le véritable sujet de leur mobilisation ? Que parmi eux, toutes nos électrices le portent ?

Un homme brandissant une pancarte demandant la libération de la journaliste Hajar Raïssouni, lundi 9 septembre 2019 à Rabat.

Un homme brandissant une pancarte demandant la libération de la journaliste Hajar Raïssouni, lundi 9 septembre 2019 à Rabat. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Vous avez eu des échanges houleux avec des personnalités importantes de votre parti, comme son secrétaire général actuel Saadeddine El Othamni, Mustapha Ramid… Vous sentez-vous toujours à l’aise dans votre famille politique ?

Des oppositions avec mes frères, j’en ai eues, et j’en aurais sans doute encore, parce que c’est la franchise qui guide ma démarche et que j’assume le conflit politique. J’ai des convictions, mais je prends en compte le contexte.

Par exemple, en 2011, je suis sortie dans la rue. Cela allait à l’encontre des directives d’Abdelillah Benkirane, qui était alors notre secrétaire général, mais ça ne m’a pas empêchée par la suite de le soutenir pour un troisième mandat à la tête du PJD, plutôt que de choisir Saadeddine El Othmani, et cela au nom des mêmes principes démocratiques que ceux qui m’avaient amenée à manifester avec des jeunes du Mouvement du 20-Février. Je suis encore très proche d’un certain nombre de figures du parti, comme Mohamed Amekraz [récemment nommé ministre de l’Emploi et de l’insertion professionnelle], qui est un véritable ami, et qui vient de la même région que moi.

Continuez-vous à travailler au sein du groupe parlementaire ?

Absolument ! Le groupe PJD est le plus sérieux, le mieux organisé et le plus démocratique du Parlement. Voilà pourquoi ma place est dans ce parti. Si je m’étais politisée dans les années 1970, qui sait, j’aurais peut-être été à gauche. Je suis au PJD car je crois que c’est un acteur démocratique de premier plan.

Vous êtes membre de la commission Justice du Parlement. La réforme du Code pénal est en cours, et vous avez récemment suscité des critiques au sein de votre formation avec une tribune appelant à ouvrir un débat interne sur les libertés individuelles. Comment allez-vous gérer cela ?

Je vais procéder comme à mon habitude, c’est-à-dire assumer mes positions depuis mon parti. Je crois – et d’ailleurs de nombreux militants et dirigeants du PJD ont déjà abondé dans ce sens – qu’il faut accepter l’idée que l’État n’est pas là pour s’immiscer dans la vie intime des citoyens, ni dans les foyers. La distinction entre sphères privée et publique est pertinente en la matière. Je crois aux valeurs islamiques, mais aussi que ces dernières peuvent continuer à susciter de la cohésion dans la société. Mais se crisper à ce sujet, c’est se montrer faible, apeuré.

Être prêts à détacher la loi et le référentiel islamique, c’est en fait montrer toute notre confiance dans ce dernier

Ce n’est pas un paradoxe : être prêts à détacher la loi et le référentiel islamique, c’est en fait montrer toute notre confiance dans ce dernier. Ce à quoi j’appelle, c’est donc à un débat à ce sujet dans le parti, afin de clarifier notre position. Cela peut prendre du temps mais sera payant, notamment en matière électorale. Et je dis aux islamistes la même chose qu’aux progressistes : cessons de penser à la place des Marocains, dont on ne sait pas vraiment au final ce qu’ils veulent en la matière, et offrons-leur la possibilité de vivre ensemble, dans une société qui change vite tout en restant attachée à sa culture, à ses coutumes et à ses valeurs religieuses.

Vous avez été septième vice-présidente du Parlement. Comment jugez-vous l’action de son président, Habib El Malki (USFP) ?

Je milite pour un Parlement toujours plus fort, et des actions ont été menées dans ce sens. Habib El Malki a su par exemple montrer la sévérité qu’il fallait pour lutter contre l’absentéisme. Mais bien des efforts restent à fournir. La prochaine étape est de renforcer les moyens mis à la disposition des députés. Leur fournir plus d’outils, des assistants, des locaux…

Je suis reconnaissante envers mon parti qui, à ce sujet, est assez exemplaire et fait le maximum pour que ses élus soient efficaces. Nous avons mené des expériences intéressantes, comme un partenariat avec l’Iscae [une célèbre école de management de Casablanca] pour des formations. S’il ne faut pas clore le débat politique sur la place et l’indépendance du Parlement, les partis ont aussi des devoirs pour susciter l’éclosion d’une vraie élite parlementaire.

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