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Foot business : les transferts, indispensable levier économique pour les clubs africains

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h13
L'Ouganda marque un but lors de son match contre le Zimbabwe à la CAN 2019, le 26 juin au Caire (photo d'illustration).

L'Ouganda marque un but lors de son match contre le Zimbabwe à la CAN 2019, le 26 juin au Caire (photo d'illustration). © Hassan Ammar/AP/Sipa

La vente de joueurs est une source de revenus importante pour les clubs subsahariens. Mais les gains ne sont pas toujours à la hauteur des attentes et des investissements consentis.

Salomon Kalonda, le directeur financier du TP Mazembe (RDC), est réputé dur en affaires. Le club de Lubumbashi présidé par Moïse Katumbi dispose d’une surface financière suffisante pour tenir tête aux Européens. « Mais on fait souvent le même constat : ceux-ci ont la plupart du temps tendance à vouloir acheter les joueurs africains à des prix trop bas », soupire le dirigeant. « On a aussi parfois le sentiment que les clubs africains ne connaissent pas la vraie valeur de leurs joueurs. »

Les « Corbeaux » – référence au maillot noir et blanc de l’équipe – , dont le budget tourne autour de 8 millions d’euros, ont déjà vendu plusieurs joueurs en Europe, selon une stratégie bien définie. « On a un prix de vente fixe. Mais nous négocions systématiquement un pourcentage à la revente, le plus souvent autour de 30 %. Parfois plus. »

L’exemple le plus récent concerne le défenseur Christian Luyindama, que le TP Mazembe avait cédé aux belges du Standard Liège, qui a été transféré 8 millions d’euros au Galatasaray Istanbul. Dans l’opération, les club congolais ont empoché 2,4 millions d’euros, une somme à laquelle il faut ajouter celle – non communiquée – du transfert du joueur de RDC en Belgique, en 2017.

Le principe du pourcentage à la revente

Il demeure propriétaire du club de football TP Mazembe, de Lubumbashi.

Il demeure propriétaire du club de football TP Mazembe, de Lubumbashi. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA

Grâce aux gains réalisés lors des transferts, le TP Mazembe est devenu l’un des principaux animateurs du marché africain. Avec les clubs d’Afrique du Nord et d’Afrique du Sud, il est un de ceux qui peut mettre d’importantes sommes sur le tapis, pour acquérir un joueur du continent. « La fourchette moyenne va de 100 000 à 500 000 euros. Mais on peut aller plus loin s’il s’agit d’un international confirmé », affirme Kalonda.

La précarité financière d’un grand nombre de clubs subsahariens les oblige souvent à accepter des sommes inférieures à la vraie valeur du joueur, et les Européens se retrouvent souvent en position de force pour négocier, même si les Africains ont de plus en plus tendance à imposer des bonus et des pourcentages à la revente. Ainsi, l’AS Vita Club de Kinshasa a cédé pour 300 000 euros son défenseur international Ngonda Muzinga à Dijon (Ligue 1), mais avec la garantie de toucher 15 % sur la future vente du joueur.

L’ASEC Mimosas, qui est une des références africaines en termes de formation, ne dispose pas du même budget que le TP Mazembe. Mais le club ivoirien a vite assimilé les codes en vigueur du  marché des transferts dans le sens Afrique-Europe.

Supporters ivoiriens devant un match de football, à Abidjan, en février 2006.

Supporters ivoiriens devant un match de football, à Abidjan, en février 2006. © SCHALK VAN ZUYDAM/AP/SIPA

« Cette manne est essentielle pour nous. Il faut savoir qu’entre clubs ivoiriens, les transferts existent, mais les sommes en jeu sont très modestes, 3 000 euros maximum. Exceptionnellement, cela peut être un peu plus, 10 000 €. Donc, pour l’ASEC, il faut essayer de bien vendre à l’étranger », explique Benoît You, le directeur général.

Ainsi, l’ASEC a réalisé il y a quelques mois une très bonne opération financière avec le jeune Odilon Kossounou (18 ans), vendu 350 000 euros en janvier dernier à Hammarby (Suède). Le club scandinave l’a cédé six mois plus tard au FC Bruges pour 5 millions d’euros, et l’ASEC a touché un pourcentage à la revente. « Les Européens vont soit payer un transfert assez bas, mais en acceptant de reverser un pourcentage, de l’ordre de 25 à 30 %, en cas de revente. Mais si un club arrive et met 1 million d’euros sur la table, le pourcentage sera nettement moins élevé », poursuit You.

En Afrique, les transferts rapportent encore trop peu

Des jeunes jouant au football sur la place Chefchaouen, au Maroc.

Des jeunes jouant au football sur la place Chefchaouen, au Maroc. © Flickr/CC/Boris Thaser

Si certains clubs parviennent à imposer leurs conditions aux Européens, beaucoup d’acteurs du football africain font le même constat. « Il faudra que l’on m’explique pourquoi le rapport entre un Africain et un Sud-Américain est souvent de un à dix », s’agace un dirigeant du football sénégalais, tout en déplorant la faiblesse du marché des transferts intérieur. « Nos clubs ne gagnent quasiment rien en se vendant des joueurs. Au maximum, c’est 7500 euros, mais la plupart du temps, c’est beaucoup moins ».

Alors, les clubs s’arrangent autrement. Si A cède un joueur à B pour rien ou pas grand-chose, A négociera avec B des bonus et un pourcentage si le joueur est transféré à l’étranger un ou deux ans plus tard. « Heureusement qu’il y a en Afrique des clubs assez forts financièrement pour injecter de l’argent dans le marché continental, et pas seulement ceux d’Afrique du Nord, d’Afrique du Sud ou le TP Mazembe », se rassure notre dirigeant sénégalais, qui cite notamment les Guinéens d’Horoya AC, qui « peuvent mettre plusieurs dizaines de milliers d’euros sur un joueur », ou encore lesAngolais de Petro de Luanda, « capables de proposer 150 000 ou 200 000 euros ».

Un supporter de l'équipe nationale ghanéenne, lors du Mondial de football 2010, en Afrique du Sud.

Un supporter de l'équipe nationale ghanéenne, lors du Mondial de football 2010, en Afrique du Sud. © Rebecca Blackwell/AP/Sipa

Les clubs européens, asiatiques ou nord-africains profitent aussi des difficultés financières des Subsahariens

Cela reste cependant encore marginal. « Les clubs européens doivent être un peu plus respectueux. Il y a cependant des avancées. Par exemple, les Autrichiens de Salzbourg, qui ont fait de l’Afrique une de leurs priorités, mettent le prix. Cela peut aller jusqu’à 1,5 millions d’euros », précise encore notre source.

Un agent européen a sa théorie pour expliquer les raisons qui poussent les clubs européens à tirer les prix vers le bas en Afrique. « Il y a souvent l’interrogation liée à l’âge réel du joueur. On va vous dire qu’il a 19 ou 20 ans, mais on sait que, dans certains pays, il y a des fraudes sur l’état-civil, et qu’en réalité, il a trois ou quatre ans de plus ».

Autre a priori tenace, largement partagé dans les sphères européennes du foot-business, et dont notre agent se fait l’écho : les interrogations sur « le niveau du joueur ». « Il peut être très bon, mais quand il va arriver en Europe, surtout s’il est jeune majeur, les clubs vont devoir investir pour terminer sa formation. Cela représente un coût supplémentaire », assure l’agent. Il reconnaît cependant que « les clubs européens, asiatiques ou nord-africains profitent aussi des difficultés financières des Subsahariens, lesquels ont besoin de liquidités, et ne peuvent refuser 150 000 euros pour un joueur qui en vaut peut-être deux ou trois fois plus… »

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