Politique

Au Cameroun anglophone, l’autorité de l’État mise à rude épreuve par les milices séparatistes

Le gouverneur Adolphe Lele Lafrique lors de l'installation du nouveau préfet de la Mezam.

Le gouverneur Adolphe Lele Lafrique lors de l'installation du nouveau préfet de la Mezam. © Franck Foute pour JA

Pour obtenir l’indépendance de l’Ambazonie, les milices armées qui opèrent dans les régions anglophones ont bâti un véritable système parallèle qu’ils cherchent à imposer par la violence. Pour venir à bout de cette situation, les autorités sollicitent le soutien de la population. Mais cet appel peine à trouver des oreilles favorables tant règne un climat de suspicion généralisée.

Place des fêtes de Bamenda, le 22 août. La tribune officielle, revêtue de ses plus beaux apparats, accueille le gratin politique de la région du Nord-Ouest. Les autorités administratives de la ville et les forces vives du département de la Mezam sont toutes aux premières loges de la cérémonie pour accueillir le nouveau préfet de cette unité territoriale.

L’événement se déroule au pas de course. Les dispositions protocolaires s’enchaînent rapidement et, très vite, le gouverneur de la région du Nord-Ouest, Adolphe Lele LAfrique, prend la parole. « Nous attendons de vous que vous reconstruisiez la confiance entre l’administration, les forces de l’ordre et la population, ceci en étant proche de cette dernière », recommande-t-il à Emile Simon Mooh, l’administrateur entrant.

Seul hic, la population à laquelle fait allusion le gouverneur a été tenue à l’écart de la cérémonie, et c’est à plusieurs mètres de là que quelques rares individus captent les échos de son discours. La plupart d’entre eux sont d’ailleurs des commerçants exerçant dans les environs qui attendent impatiemment que la circulation, bloquée pour l’occasion, reprenne, pour pouvoir poursuivre leurs activités. La tribune officielle présente des dizaines de places vides, signe des restrictions d’accès mises en place.

Parade militaire sur la place des fêtes de Bamenda.

Parade militaire sur la place des fêtes de Bamenda. © Franck Foute pour JA

Suspicion réciproque

En zone anglophone, il règne un climat de suspicion réciproque entre les autorités administratives et les populations. Au sein des forces de défense, c’est la multiplication des attaques contre les représentants de l’État qui est pointée du doigt comme étant la raison de cette méfiance. « Nous sommes dans un conflit asymétrique, indique un responsable militaire sous anonymat. Les terroristes sécessionnistes qui opèrent dans la région se confondent aux civils, ce qui explique notre prudence », explique-t-il.

Les militaires viennent pour combattre les sécessionnistes, mais parfois, ils s’en prennent même aux civils

De son côté, la population dénonce des exactions commises par les forces de l’ordre au nom de « la défense de l’État ». « Dans mon village [Bangwe, 80 km de Bamenda], il n’y a presque plus personne. Tout le monde a fui à cause des multiples descentes des militaires. Ils viennent pour combattre les sécessionnistes, mais parfois, ils s’en prennent même aux civils », confie Paul Mofor. La situation complexifie la collaboration entre les agents de l’État et leurs administrés, et semble donner du champ libre aux combattants ambazoniens qui déploient leurs tentacules.

Le système parallèle des Ambazoniens

Sur le terrain, les « Amba Boys » livrent une lutte sans merci aux autorités camerounaises, qui réussissent difficilement à garder la main mise sur le territoire. Dans le Nord-Ouest notamment, les milices disposent toujours de check-points sur les routes qui relient la capitale régionale Bamenda aux principales villes de la région, à partir desquels ils contrôlent les déplacements des hommes, et collectent un effort de guerre imposé aux voyageurs. Selon des sources concordantes, c’est d’ailleurs au cours d’un de ces contrôles que le 30 septembre, la gardienne de prison Florence Ayafor a été identifiée comme agent de l’État, puis sauvagement assassinée.

En dehors de la ville de Bamenda, les services publics ont été réduits à leur plus simple expression, à savoir la présence des préfets et sous-préfets. La plupart des formations sanitaires ayant fermé, c’est l’ONG Médecins sans frontière, seule institution à avoir accès aux villages de la région, qui soigne la plupart des malades qu’elle ramène à sa base située dans les locaux de l’hôpital Saint-Mary de Bamenda.

Des familles camerounaises attendent d'être réinstallées au camp de réfugiés d'Agadom à  Ogoja, au Nigeria.

Des familles camerounaises attendent d'être réinstallées au camp de réfugiés d'Agadom à Ogoja, au Nigeria. © HCR / Will

Les Amba Boys disposent de leur propre justice et  s’attaquent à ceux qui font recourt aux tribunaux traditionnels

Dans les villages, les milices sécessionnistes ont mis en place leur propre système judiciaire, après avoir bloqué le fonctionnement des tribunaux. « Le seul tribunal opérationnel dans la région du Nord-Ouest est celui de Bamenda. Ailleurs, les “Ambas” disposent de leur propre justice, et s’attaquent à ceux qui font recourt aux tribunaux traditionnels », confie un avocat basé à Bamenda.

Les Ambazoniens construisent également leur système éducatif. Depuis le début de cette année scolaire, au moins neuf écoles communautaires ont été ouvertes par les sécessionnistes pour palier à la fermeture des écoles publiques imposée depuis trois ans. Le 20 octobre, de nouveaux tracts invitant les parents à retirer leurs enfants des écoles publiques pour les envoyer dans des écoles confessionnelles ou privées ont été distribuées dans le Sud-Ouest.

Ballottés au gré des batailles avec l’armée et des conflits internes, les Ambazoniens bâtissent un système parallèle qu’ils cherchent à imposer par la violence. Traqués et acculés, les agents publics se sont retirés des villes et villages pour se réfugier dans les grandes villes. Et même à Bamenda, l’administration et ceux qui l’incarnent sont massés au quartier administratif de Up Station, qui se dresse désormais comme la seule enclave sécuritaire dans la région.

Groupes d’autodéfense

Pour venir à bout de cette situation, le gouverneur multiplie les appels en direction des populations qu’il invite à se constituer en groupes d’autodéfense pour contrer les milices. Lors de l’installation du sous-préfet de la Mezam, le délégué du gouvernement de Bamenda Vincent Nji Ndumu, genoux au sol, a exhorté les populations à tourner le dos aux auteurs des violences. Mais le message peine toujours à trouver des oreilles favorables, le déploiement de l’armée ayant laissé des séquelles qui plombent la confiance que les Camerounais avaient vis-à-vis de l’autorité administrative.

Le challenge demeure entier pour les autorités qui comptent sur l’implémentation annoncée des mesures adoptées à l’issue du Grand dialogue national pour résoudre durablement la crise anglophone.

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