Politique économique

Rémy Carasse (S&P Global) : « L’endettement des pays de l’UEMOA sur le marché international est à surveiller »

Billets de francs CFA d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale.

Billets de francs CFA d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale. © Crédit : jbdodane

Cet expert de l’agence de notation américaine, responsable de l’Afrique francophone, pointe les risques d’un endettement trop important en devises. Et juge peu probable le lancement effectif de l’eco dès 2020.

On observe en Afrique francophone et plus particulièrement parmi les huit pays membres de l’Union monétaire ouest africaine (UEMOA), une rupture dans la politique économique ces dernières années. Vous le confirmez ?

Oui, à ce titre le Sénégal, pays que nous notons B+ avec une perspective positive, est un bon exemple. Soutenu par les politiques de développement public de l’administration Sall [dont le Plan Sénégal Émergent lancé en 2014], le pays a crû de 6,6 % en moyenne entre 2015-18 contre 3,5 % entre 2011-14. Mais la contrepartie de cette croissance a été et reste la hausse rapide de la dette publique, et surtout de la dette commerciale en devises. On retrouve ce même schéma au Bénin.

Comment la composition de la dette de ces pays évolue au cours des dernières années ?

Ces pays ont de plus en plus accès au marché international. La Côte d’Ivoire a déjà émis plusieurs eurobonds, le Bénin a également eu recours pour la première fois à ce marché en mars, le Sénégal, lui, est présent depuis 2009 et a émis pour la première fois en euro l’an dernier. Par exemple, la dette commerciale libellée en devises constitue un tiers de la dette publique du Sénégal.

Ce marché offre à ces pays l’opportunité de diversifier leur dette, d’obtenir des montants plus élevés qu’en émettant sur le marché local en franc CFA. Et ce, à des coûts moins élevés. Tout ceci est positif, certes, mais cela n’empêche que cette tendance reste aussi à surveiller.

Pour quelles raisons ? Quels sont les risques ?

L’impact d’une éventuelle dévaluation serait d’autant plus important que l’endettement en devises est élevé, car le poids de la dette en devises augmenterait mécaniquement. Les plus grandes économies de chaque zone – le Cameroun et le Gabon dans la Cemac, la Côte d’Ivoire et le Sénégal dans l’UEMOA – verraient le poids de leur dette croître considérablement et brusquement, la part de la dette commerciale en devises y étant de plus en plus importante.

Une dévaluation ne fait pourtant toujours pas partie de votre scénario central…

Effectivement, la situation est plus solide qu’en 1994, année où il y a eu une dévaluation de 50 % dans les deux zones monétaires. Selon nous l’UEMOA se porte plutôt bien et la réunion de Yaoundé de décembre 2016 a permis de stabiliser la situation dans la Cemac. À cette occasion, les États membres, en ligne avec le Trésor français, ont décidé de faire en sorte que chaque État ait accès à un programme du FMI en vue d’atténuer les déséquilibres extérieurs et budgétaires, après la chute des cours pétroliers dès 2014 et la crise qui s’en est ensuivie.

Que pensez-vous de la décision des pays de la Cedeao de lancer l’eco, une monnaie commune, dès 2020 ?

Ce scénario est faisable bien sûr mais à court terme il nous paraît improbable. La construction d’une union monétaire est complexe et nécessite plusieurs préalables. Comme celui d’une convergence des indicateurs économiques mais aussi d’une banque centrale capable d’une politique monétaire crédible.

Est-il envisageable que l’UEMOA lance cette monnaie unique avec une parité fixe liée à l’euro dans un premier temps, quitte à élargir ensuite à la Cedeao ?

Si l’UEMOA lançait l’eco, cela entraînerait irrémédiablement la disparition de la garantie du Trésor français et potentiellement la disparition de la parité actuelle avec l’euro et donc une hausse mécanique de la dette. Ce qui, encore une fois, serait problématique pour les pays ayant le plus d’emprunts en devises.

Pourtant, au fil de l’histoire, cette zone du franc CFA n’est toutefois pas restée immuable, après tout ?

Oui d’autres pays en sont déjà sortis, comme la Guinée-Conakry suite à son indépendance, et le Mali. Ce dernier en est sorti en 1962 pour y “re-rentrer” en 1984. À son retrait, le Mali avait mené une politique monétaire expansionniste qui avait accentué les tensions macroéconomiques et avait abouti à une dévaluation du franc malien en 1967, suivie d’un coup d’État une année plus tard.

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