Politique

À la frontière entre le Bénin et le Nigeria, le trafic continue sur les sentiers de la contrebande

Les motos-taxis risquent leur vie en traversant la frontière entre le Bénin et le Nigeria.

Les motos-taxis risquent leur vie en traversant la frontière entre le Bénin et le Nigeria. © Raphael Bick / Flickr

Depuis le 20 août, le Nigeria a unilatéralement fermé ses frontières avec le Bénin pour donner un coup d’arrêt à la contrebande. Entre les deux voisins, les échanges commerciaux sont au point mort, les marchés dépriment et les consommateurs paient le prix fort. Mais si leur ardeur s’est tassée, les contrebandiers sont loin d’avoir déposé les armes.

Depuis deux mois, de part et d’autre de la frontière, on se regarde en chiens de faïence. À Igolo, habituellement grouillant de monde, on peut entendre les mouches voler, ce lundi. Le grand marché dans la ville frontalière de Badagry, au Nigeria, n’aligne que quelques commerçants qui s’accrochent et attendent avec fatalisme l’hypothétique réouverture de la frontière.

« Le président Buhari va bientôt laisser tomber », tente de se rassurer Aladja, vendeuse de riz en vrac. Momba, une de ses voisines d’étal, soutient que « cette fois-ci, c’est sérieux. C’est vraiment fini ! ». Elle a cependant « interdit, jusqu’à nouvel ordre » à son fournisseur basé à Cotonou de lui faire parvenir de nouvelles livraisons.

C’est que le riz a, justement, été l’un des produits phares à l’origine de la décision du Nigeria de fermer ses frontières. Sur les 425 000 tonnes de riz blanchi que le Bénin importe chaque année, principalement en provenance du continent asiatique, le pays n’en consomme que quelque 330 000 tonnes. Le reste passe au Nigeria, alors que le riz est, en théorie, interdit à la réexportation vers le géant ouest-africain. Or, ce dernier a décidé, désormais, de donner la priorité à sa production locale de riz, qui a déjà progressé de 60 % depuis 2013.

Mais difficile de faire respecter l’embargo : un sac de 50 kilos de riz coûte entre 18 000 à 22 000 FCFA (27 à 33 euros) du côté béninois, et entre 29 000 FCFA à 41 000 FCFA (44 à 62 euros) de l’autre côté au Nigeria. De quoi aiguiser les appétits.

Frontière poreuse

Le Bénin importe 425 000 tonnes de riz blanchi principalement du continent asiatique

Le Bénin importe 425 000 tonnes de riz blanchi principalement du continent asiatique © Rikolto / Flickr

Le gain est alléchant, mais le risque de se faire prendre élevé

Alors si, depuis le 20 août, le trafic de riz a largement régressé sur le petit marché d’Igolo, il continue tout de même d’être alimenté par des petits porteurs à pied et autres conducteurs de taxi-moto, qui traversent sans grande difficulté une frontière particulièrement poreuse.

Mais impossible de traverser la frontière nigériane avec le riz béninois, reconnaissable à ses marques indiennes ou thaïlandaises. Alors, les contrebandiers ont désormais recours à un subterfuge : reconditionner le riz venu du Bénin dans des sacs estampillés « Nigeria ». « Le gain est alléchant, mais le risque de se faire prendre élevé », prévient Idi, dont deux proches sont actuellement en prison au Nigeria pour avoir été pris la main dans le sac.

Leurs lourds chargements ingénieusement accrochés sur le porte-bagage de leur engin, ils sont cependant nombreux à écumer les mille chemins de la contrebande. « Le danger ? C’est moins les accidents de la route que le risque de se faire tirer dessus par une patrouille de douaniers nigérians », assure Ahmed, l’un de ces conducteurs de taxi-moto qui empruntent presque quotidiennement les sentiers tortueux pour passer « de l’autre côté ».

« Je ne peux pas continuer à risquer ma vie. Que vont devenir mes enfants si on me tue ? », s’interroge Tundé, un autre conducteur, qui se contente désormais du transport de personnes sur de courts trajets « en attendant le retour à la normale ».

20 % du PIB du Bénin

Des vendeurs au Bénin (illustration).

Des vendeurs au Bénin (illustration). © Olivier Roux / Flickr

Les échanges n’ont jamais véritablement cessé, mais le volume a largement baissé

Le commerce informel de réexportation et de transit vers le Nigeria représente 20 % du PIB du Bénin, selon les chiffres de la Banque mondiale. « En fait, les échanges n’ont jamais véritablement cessé, mais le volume a largement baissé », reconnaît Daouda, l’un des rares Béninois membres d’un des comités de gestion du marché d’Igolo. L’impact économique de la fermeture est cependant réel, et loin de se cantonner aux zones frontalières. C’est tout le Bénin qui est touché : le prix de l’essence de contrebande – le « kpayo », auquel ont recours le plus systématiquement les populations aux plus faibles revenues – a ainsi explosé.

Et si les Béninois occupent une place prépondérante dans la contrebande de riz et d’hydrocarbures, et sont donc les premiers à se plaindre, les Nigérians sont aussi nombreux à souffrir de la fermeture des frontières. « Si le président Buhari avait pensé à nous, il n’aurait pas fait ça », se désole ainsi Jeremy, un Nigérian qui vend des pièces automobiles de part et d’autres de la frontières.

« Nous attendons ce qu’il va faire de nous maintenant ! Il risque de se faire chasser du pouvoir, comme en 1985, quand il avait fermé la frontière entre les deux pays pour les mêmes raisons », renchérit Igbo, un passeur qui accumule les pertes depuis deux mois. En septembre, les douanes ont saisi par deux fois ses marchandises. Et Igbo, amer, accuse les « politiciens » de « prendre les pauvres en otage ».

Au-delà de la contrebande

Les autorités béninoises reconnaissent que, si la situation perdurait, les conséquences seraient désastreuses pour les perspectives de croissance économique du pays en 2019. Pour l’instant, les rencontres entre les présidents des deux pays et la publication, par le Bénin, d’une liste de 29 produits interdits de réexportation vers le Nigeria n’ont pas encore convaincu Abuja, qui exige l’interdiction formelle, par son voisin, de l’importation du riz asiatique sur son territoire et le démantèlement des nombreux dépôts de ce riz.

Et le bras de fer va bien au -delà de la seule lutte contre la contrebande. Le Nigeria a ainsi exigé le remboursement par le Bénin d’une ardoise de 21 milliards de francs CFA sur la fourniture d’électricité.

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