Politique

Cameroun : rapts, assassinats et couvre-feu… vivre à Bamenda, au cœur du conflit anglophone

Des écoliers kidnappés par des hommes armés et relâché sont aidés par des gendarmes à monter dans un camion à Bamenda, en novembre 2018.

Des écoliers kidnappés par des hommes armés et relâché sont aidés par des gendarmes à monter dans un camion à Bamenda, en novembre 2018. © REUTERS/Josiane Kouagheu

Un conflit armé oppose depuis près de trois ans les forces gouvernementales aux milices séparatistes dans le Cameroun anglophone. Malgré la tenue du Grand dialogue national, fin septembre, visant à résoudre la crise, les populations de Bamenda continuent de vivre sous la menace. Reportage au cœur d’une ville en guerre.

Des rafales de mitrailleuses déchirent le silence nocturne de la Commercial avenue, en plein cœur de Bamenda. Les pétarades d’une moto s’en suivent, et les bruits s’évaporent quelques minutes plus tard. La ville replonge dans son apparente tranquillité. En cette nuit du 19 octobre, la capitale de la région du Nord-Ouest vit ce qui est devenu son quotidien depuis bientôt trois ans : un cycle de violences permanent, masqué par une relative normalité tenue tant bien que mal par les forces de défense qui quadrillent la ville dans des véhicules blindés.

« Villes mortes »

Ici, chaque coin de rue porte les stigmates de la crise qui affecte la partie anglophone du Cameroun depuis 2016. La saison des pluies touche à sa fin. Les terre-pleins herbus et les tas d’immondices qui s’accumulent autour des bacs poubelles achèvent le triste tableau qu’offre cette cité, jadis parmi les plus rayonnantes du pays. Les « lundis villes mortes » sont toujours scrupuleusement respectés et, malgré la levée du couvre-feu, les rues se vident dès 20 heures.

Des commerces fermés lors des villes mortes.

Des commerces fermés lors des villes mortes. © Franck Foute pour JA

Le sort peu reluisant de la ville de Bamenda est cependant le cadet des soucis de ses habitants, davantage préoccupés par les soubresauts des milices sécessionnistes, dans leur interminable lutte qui les opposent à « la République », ses symboles et les hommes qui les incarnent. Car c’est la peur au ventre que les populations sortent de chez elles six jours sur sept (en dehors des jours de villes mortes), pour mener leurs activités quotidiennes.

Affrontements armés

Survivre à Bamenda se résume en effet à trouver un équilibre entre les règles édictées par l’autorité publique et celles des « Amba Boys » (nom donné aux séparatistes qui combattent pour l’Ambazonie). Car si la forte présence militaire garantie la libre circulation des personnes et des biens à l’intérieur de la ville, les incursions des « Ambas » sont fréquentes. Et lorsque les deux belligérants se rencontrent, il s’en suit automatiquement des affrontements armés. Les combats tournent très souvent à l’avantage de l’armée camerounaise, mais les victimes collatérales sont nombreuses.

Pas un jour ne passe sans qu’il n’y ait de nouveaux enlèvements dans la région

Face à la riposte militaire, les milices sécessionnistes qui opèrent à Bamenda ont depuis changé de stratégie. Selon une source sécuritaire, les attaques contre les postes de police et de gendarmerie ont presque disparu, et les principales cibles sont maintenant des personnes soupçonnées de travailler pour l’administration camerounaise : les élèves, les étudiants et les enseignants qui bravent le boycott des écoles gouvernementales que ces séparatistes ont imposé. Les « Ambas Boys » disposeraient à cet effet d’un des services de renseignement des plus efficaces pour identifier leurs cibles.

« Ils sont partout. Il suffit juste qu’un des leurs vous dénonce pour qu’ils apparaissent en bande sur leurs motos et vous arrêtent. Et ce, même en pleine journée », renseigne Alfred K., un journaliste basé dans la ville. De fait, la menace des « Ambas » pèse sur tous les citoyens qui peuvent se faire enlever à n’importe quel moment. « Pas un jour ne passe sans qu’il n’y ait de nouveaux enlèvements dans la région », ajoute le journaliste. Une fois kidnappés, les « blacklegs » (traîtres) sont ensuite conduits dans les camps ambazoniens situés dans des villages désertés de leur population. Des rançons sont exigées aux plus chanceux, les autres sont torturés, et parfois exécutés.

La commune de Bamenda, le chef-lieu de la région du Nord-Ouest du Cameroun.

La commune de Bamenda, le chef-lieu de la région du Nord-Ouest du Cameroun. © Njeimosestimah – Wikimedia Commons

Enlèvements et assassinats

David Mouemba, médecin en service à l’hôpital de Bamenda, est l’une des victimes du business des rapts qui sévit en zone anglophone. En août, sa famille et ses collègues ont été contraints de verser la somme de 400 000 Fcfa (environ 600 euros) pour sa libération, après 24 heures de captivité. « Ils m’accusaient de signaler aux forces de l’ordre la présence des “Ambas” blessés et soignés à l’hôpital, ce qui n’était pas le cas », raconte-t-il, avec amertume.

Le 20 octobre, l’officier de police Nwana Paul a eu moins de chance. Décapité, sa tête a été jetée en pleine rue par deux individus à moto. « On a retrouvé sa carte nationale d’identité juste à coté de ses restes. Il avait certainement dû été identifié comme un membre des forces de sécurité », rapporte avec peine un de ses proches, rencontré à son domicile dans le quartier Ngeng.

Le système unitaire a échoué et seul un retour au fédéralisme peut contraindre durablement les combattants à se détourner de la violence

Depuis la tenue, fin septembre, du Grand dialogue national qui visait à mettre fin à la crise anglophone, pas moins de six personnes – membres des forces de défense ou accusées de complicité avec l’administration – ont été assassinées à Bamenda, et au moins dix autres kidnappées. La barbarie a atteint son paroxysme, fin septembre, lorsqu’une gardienne de prison en service à Bamenda a été décapitée et démembrée non loin de la localité de Piyin, à 45 kilomètres de là. Ce meurtre, filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, a suscité une vive émotion dans l’ensemble du pays, et même chez les Ambazoniens.

Sur les réseaux sociaux, toujours, un des groupes sécessionnistes opérant dans la région a diffusé une vidéo présentant les présumés assassins de la gardienne de prison. Une manière de se désolidariser de cet acte qui a renforcé le sentiment de rejet qu’éprouvent de plus en plus les habitants de la ville vis-à-vis des « Ambas ».

« De nombreux groupes armés ont infiltré le mouvement, explique Me Abangha, un avocat anglophone ayant défendu des sécessionnistes au tribunal de Bmenda. On ne fait pas de différence entre ceux qui sont réellement “Ambas” et les bandits qui ne cherchent qu’à arnaquer les honnêtes citoyens. Certaines dénonciations sont même parfois vues comme des règlements de compte. Il règne un désordre total ».

Bamenda, en novembre 2019.

Bamenda, en novembre 2019. © Franck Foute pour JA

Sécession ou fédéralisme 

Pour les « Amba Boys », seule la sécession pourrait permettre d’enrayer le cycle de violences. Au sein de la population en revanche, l’option fédéraliste parait la plus prégnante et certains ne cachent pas leur déception sur le fait que le Grand dialogue national n’ait pas aboutit à cette conclusion.

Assis derrière un étal de fortune placé à l’entrée du marché de Bamenda, Claytus, 68 ans, fait partie des nostalgiques de cette période qui prit fin en 1972, année de la fin de la République fédérale du Cameroun. Au-dessus de sa tête, un écriteau rappelle que l’édifice a été inauguré en 1966 par « le Premier ministre du Cameroun occidental ». Malgré les traits tirés par la crise économique qui frappe de plein fouet sa ville natale, Claytus garde l’espoir d’un retour à ce système. Car pour  lui, comme pour de nombreux habitants de Bamenda, « le système unitaire a échoué et seul un retour au fédéralisme peut contraindre durablement les combattants à se détourner de la violence ».

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