Politique

Luis Moreno-Ocampo

Procureur de la Cour pénale internationale

Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, qu’il a informé de son intention, a tenté de le dissuader de passer à l’action. En vain. Jean Ping, le président de la Commission de l’Union africaine (UA), a expliqué à son adjointe, la Gambienne Fatou Bensouda, le 11 juillet à Addis-Abeba, les risques qu’il y avait à foncer. Sans plus de résultat. Le 14 juillet, Luis Moreno-Ocampo, procureur de la Cour pénale internationale (CPI), a déposé auprès de la Chambre préliminaire de ladite cour une requête dans laquelle il lui demande de délivrer un mandat d’arrêt international contre le chef de l’État soudanais, Omar el-Béchir, et de le poursuivre pour des faits de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis au Darfour. Véritable pavé dans la mare, l’événement a eu un retentissement mondial. Il a aussi déchaîné une cascade de condamnations. De l’ONU à l’UA, de la Ligue arabe à l’Organisation de la conférence islamique (OCI), de l’Union européenne (UE) au département d’État américain, tous – à l’exception notable des autorités tchadiennes, qui ont de bonnes raisons de s’en réjouir – se sont inquiétés du fait que la procédure puisse anéantir les maigres chances de réussite des négociations engagées pour rétablir la paix et embrase cette région, sans doute la plus meurtrie d’Afrique.

Invoquant une « manoeuvre de déstabilisation », le gouvernement soudanais s’est mis sur le pied de guerre, plaçant toute son armée en état d’alerte maximale. L’ONU et l’UA ont évacué dans l’urgence les familles et les personnels non essentiels de la Mission des Nations unies et de l’Union africaine au Darfour (Minuad). Quant aux populations civiles de cette région martyre, elles sont plongées dans l’angoisse de représailles d’un régime exaspéré Comme pour calmer la tempête, le procureur a annoncé, le 17 juillet, à New York, son intention de poursuivre deux chefs du Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE, rébellion), pour une attaque meurtrière contre des soldats de l’UA, en septembre 2007, à Haskanita.
De son bureau du 12e étage de l’imposant building de verre et de béton de la CPI, qui surplombe une banlieue chic de La Haye, Luis Moreno-Ocampo, né à Buenos Aires il y a 56 ans, a réussi à créer un événement planétaire. L’Argentin avait bien besoin d’un tel « coup » pour se requinquer. L’ego de ce personnage médiatisé souffrait, ces derniers mois, des multiples reproches faits à son action : manque d’audace sur le Darfour, faiblesse des inculpations en République démocratique du Congo, poursuites des seconds couteaux à la place des commanditaires, lenteur des enquêtes « J’ai connu des procureurs plus incisifs et plus actifs, déclarait récemment Antonio Cassese, professeur de droit international et ancien président du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY). Luis Moreno-Ocampo est un diplomate fin et habile, mais, à ce poste, il faut un vrai bulldog. »

Le procureur a fini par sortir ses crocs. Et il a mordu. Mais, encore une fois, sa « victime » est africaine. Depuis sa prise de fonctions, le 16 juin 2003, celui qu’on a surnommé « le procureur le plus puissant de la planète » (Paris Match), « le premier procureur à l’échelle de la planète » (Agence France-Presse), « le Don Quichotte du Darfour » (Time)Â n’a poursuivi que des ressortissants du continent le plus faible du monde. L’homme qui a « la planète dans son prétoire » (selon un titre du quotidien français Libération) semble ne pas voir les graves violations des droits de l’homme en Irak, en Birmanie ou en Chine. Au grand dam du Gabonais Jean Ping, incapable d’étouffer ce sentiment d’un deux poids, deux mesures : « Ne se passe-t-il jamais rien sur les autres continents ? À moins d’accréditer l’idée d’une justice des forts contre les faibles, la mise en Âuvre du principe de la compétence universelle doit être moins orientée. »
À ce reproche récurrent, Luis Moreno-Ocampo répond en invoquant le jeune âge de sa juridiction : « La CPI est un bébé. » Lui ne l’est pourtant pas dans l’exercice de son métier. En 1984, il a 32 ans lorsqu’il participe, en qualité de procureur adjoint, au procès de neuf militaires de haut rang (dont trois anciens chefs d’État), membres de la junte qui dirigea l’Argentine de 1976 à 1983. Ce procès, qui débouche sur la condamnation du général putschiste Jorge Videla, est le premier, depuis celui de Nuremberg, à mettre en accusation des dirigeants coupables de massacres. En 1992, Moreno-Ocampo quitte le parquet pour fonder le cabinet d’avocats Moreno-Ocampo & Wortman Jofre, spécialisé dans la lutte contre la corruption, le droit pénal et les droits de l’homme. Membre du comité consultatif international de Transparency International et de New Tactics on Human Rights, une ONG qui se consacre à la défense des droits humains, il enseigne dans les universités américaines Stanford et Harvard entre 2002 et 2003, année où il rejoint la CPI.

Produit de l’éducation catholique – il a été élevé chez les Frères maristes de Buenos Aires -, né d’un père laïque et libre-penseur et d’une mère conservatrice, il affirme « croire en un certain ordre fait de justice et d’équité ». Quelquefois idéaliste, il n’hésite pas à déclarer qu’il fait « le plus beau métier du monde, celui qui consiste à réparer les plus grands torts ». Sans trop de soucier des conséquences de ses actes ? « Je suis juge, assène-t-il. C’est aux hommes politiques qu’il revient de régler les problèmes que mon action peut poser à certains gouvernements. »
Barbe poivre et sel, sourcils broussailleux, cet homme au look soigneusement décontracté partage son temps entre des journées bien remplies à la CPI à La Haye, sa passion pour le jazz et le tango, quand il retourne à Buenos Aires où sont restés sa femme et ses quatre enfants, et la pratique de l’équitation, à Cordoba, où il possède une maison.
Père de famille tranquille, il n’est pas dénué d’ambitions ni de calculs. S’il n’a pas le charisme du juge espagnol Baltasar Garzón, qui fit arrêter à Londres le dictateur chilien Augusto Pinochet, ni l’aura de la Suissesse Carla Del Ponte, l’ex-procureure du TPIY, il vise une meilleure reconversion qu’eux. On lui prête en effet des ambitions politiques en Argentine. Lesquelles justifieraient en partie certains des actes, susceptibles d’accroître sa notoriété, qu’il pose à la CPI. Moreno-Ocampo refuse de déléguer sa communication à un porte-parole. Il entretient sa « visibilité », parle lui-même au nom de la Cour, multiplie les sorties médiatiques en dépit de ses écrasantes charges administratives et judiciairesÂ
Le procureur fait également dans la diplomatie. Habile, il a envoyé son adjointe, Fatou Bensouda, pour expliquer aux dirigeants africains les raisons de la procédure qu’il a déclenchée contre el-Béchir. Sans convaincre. Aura-t-il une meilleure fortune avec les juges de la Chambre préliminaire, appelés à faire un sort à l’action qu’il a engagée contre le numéro un soudanais ? Pour l’instant, rien n’est moins sûrÂ

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