Politique

Sénégal : troisième mandat, affaire Karim Wade… Les raisons des limogeages en série

Le président Macky Sall salue ses supporters pendant sa campagne à Guediawaye le 20 février 2019.

Le président Macky Sall salue ses supporters pendant sa campagne à Guediawaye le 20 février 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Trois hauts fonctionnaires ont été limogés en l’espace de quelques heures, ce lundi 21 octobre. Les deux premiers pour avoir lu un document ouvrant la voie à une révision du procès de Karim Wade. Le troisième pour avoir assuré publiquement que Macky Sall ne pourrait pas briguer un troisième mandat.

Macky Sall ne fait plus de cadeau sur les écarts de communication parmi les fonctionnaires de l’État. Ce lundi 21 octobre, trois d’entre eux ont été limogés, les deux premiers par le ministère de la Justice, l’autre par le président de la République, payant cher leurs cafouillages.

Samba Ndiaye Seck et Moustapha Ka, fonctionnaires auprès du Garde des Sceaux, ont ainsi été mis à la porte. Convoqués par le ministre de la Justice, le Directeur de cabinet du Secrétaire d’État chargé de la Promotion des droits humains et le Directeur des droits humains ont été remerciés pour avoir tenu « des déclarations qui ne sont pas conformes à la position officielle de l’État du Sénégal », selon un communiqué du ministère.

En cause ? La lecture, les 14 et 15 octobre, devant le Comité des droits de l’homme de l’ONU, d’une note verbale de trois pages, datant du 19 janvier 2019, dont Jeune Afrique révélait l’existence dans son magazine du 20 octobre. Le document, ouvrant la voie à une révision du procès de Karim Wade et à d’éventuelles indemnisations répondait à l’injonction du comité onusien un an plus tôt d’accorder « une réparation intégrale » à l’ancien ministre.

Si elle confirme l’existence de la note verbale, une source proche du dossier assure que « l’État du Sénégal n’assume pas ce document, il le dénonce. L’exécutif ne peut ni réviser un procès ni indemniser Karim Wade ».

« Un débat surréaliste »

À travers une tribune publiée dans le quotidien Le Soleil, le porte-parole de la présidence Abdou Latif Coulibaly a quant à lui dénoncé un « débat surréaliste », estimant que les deux fonctionnaires n’avaient « fait que rappeler des principes concernant la révision de procès au Sénégal » et rejetant tout engagement gouvernemental.

Pourtant, à l’époque, la note verbale a bien été authentifiée par le ministre de la Justice, assure de son côté un proche de l’exécutif, qui souligne que le Garde des Sceaux aurait été « induit en erreur par Samba Ndiaye Seck et Moustapha Ka » qui, selon cette même source, auraient écrit le document. Lequel sera bientôt démenti par une note actuellement en préparation « afin d’exprimer la véritable position de l’État du Sénégal telle qu’elle aurait dû être défendue à Genève ».

Le tabou du troisième mandat

Et comme un couac n’arrive jamais seul, la mise à la porte de Samba Ndiaye Seck et Moustapha Ka intervient en même temps que celle de Sory Kaba, militant au sein du parti de Macky Sall (APR) et directeur des Sénégalais de l’étranger.

Ce dernier a été remercié avec pertes et fracas au lendemain de son passage dans l’émission « Grand Jury » sur la RFM. Pendant près de cinquante minutes d’interview, l’ex-fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères a évoqué, pêle-mêle, l’opposition, le retour des visas au Sénégal, le Plan Sénégal Émergent. Mais aussi des sujets désormais tabous au sommet de l’État.

Comment un haut fonctionnaire peut se permettre de dire ce que dit la Constitution à la plage d’un juge constitutionnel ?

En assurant que Macky Sall ne briguerait pas un troisième mandat, évoquant les dispositions de la Constitution qui les limitent à deux, Sory Kaba s’est attiré les foudres de l’exécutif. « Comment un haut fonctionnaire peut se permettre de dire ce que dit la Constitution à la plage d’un juge constitutionnel ? Qui est-il pour tenir des propos aussi définitifs ? », vitupère une source gouvernementale interrogée par Jeune Afrique. « Le président de la République a nommé quelqu’un de confiance. Je n’en dirai pas plus », botte quant à elle en touche la porte-parole du gouvernement Ndeye Tické Ndiaye Diop.

« Sory Kaba n’a pas fait de faute professionnelle en tant que responsable des Sénégalais de l’étranger. Ce licenciement est une décision politique qui concerne l’APR et le devoir de réserve des hauts fonctionnaires quant aux questions portant sur la succession de Macky Sall et le troisième mandat », estime pour sa part un membre de ministère des Affaires étrangères.

« Sortie importune » et « graves allégations »

Car depuis sa réélection pour un second mandat en février dernier, Macky Sall a fermement invité ses alliés politiques à ne pas s’exprimer au sujet de sa succession. « Macky Sall a dit très clairement en séminaire gouvernemental qu’il ne souhaitait pas que les membres de la majorité parlent du prochain mandat, afin de se concentrer sur celui en cours », explique un éditorialiste sénégalais.

En affirmant que la Constitution sénégalaise interdisait au chef de l’État de briguer de nouveau la magistrature suprême, Sory Kaba a franchi le Rubicon. Une « sortie inopportune » et de « graves allégations » sur les mandats du président, dénoncés avec virulence dans un communiqué des apéristes de Fatick, invitant Sory Kaba « à la boucler ».

Pour l’opposant Thierno Bocoum, cet épisode renforce « les doutes existants quant à la volonté de Macky Sall de briguer un troisième mandat ». « Il a déjà rappelé à intelligible voix que la Constitution ne prévoit que deux mandats présidentiels. Qu’est-ce qui explique aujourd’hui qu’un membre du camp de Macky Sall soit sanctionné pour avoir dit la même chose, si ce n’est la volonté de se dédire de son engagement ? », interroge-t-il.

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