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Présidentielle en Algérie : participer à l’élection du 12 décembre ou la boycotter, le débat qui divise

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h15
Des milliers de manifestants dans les rues d'Alger, après la grande prière du vendredi 18 octobre 2019 (image d'illustration).

Des milliers de manifestants dans les rues d'Alger, après la grande prière du vendredi 18 octobre 2019 (image d'illustration). © Toutik Doudou/AP/SIPA

Présenter un candidat, ne pas le faire mais soutenir quand même le processus électoral, ou bien boycotter le scrutin ? Le choix taraude responsables et partis politiques algériens, à quelques jours de la date limite pour le dépôt des candidatures à l’élection présidentielle du 12 décembre.

Début octobre, les supporteurs de Mouloud Hamrouche, ancien Premier ministre de Chadli Bendjedid (1989-1991) se rassemblent jusque devant la porte de sa résidence, à Alger, pour lui demander de se présenter à l’élection présidentielle du 12 décembre. Téléphone portable à la main, lunettes de soleil sur le nez, l’homme de 76 ans sort pour décliner leur requête.

« Même élu, je n’aurais pas les mains libres, justifie-t-il. L’Algérie a besoin d’un nouveau projet. Le peuple qui est descendu le 22 février nous a donné une nouvelle chance, mais les conditions ne sont pas réunies pour mettre en œuvre ce projet. » « Ne fermez pas la porte si tôt, monsieur le Premier ministre ! » crie un inconditionnel. « Je suis un combattant, je ne la fermerai jamais, mais ce n’est pas le bon moment pour tenir une élection », lui répond Hamrouche.

La transition que réclament les manifestants ne se fera pas en élisant un nouveau président, explique Mouloud Boumghar, avocat et professeur de droit public. « Ce que Hamrouche sous-entend, c’est que maintenir le scrutin dans ces conditions, c’est demeurer dans un État militaire et avoir une marionnette comme président », explicite-t-il.

Pas de candidat mais « il faut avancer »

Depuis l’annonce officielle – par le chef de l’État par intérim Abdelkader Bensalah, pressé par le général Ahmed Gaïd Salah – de la date de l’élection présidentielle – le 12 décembre, après deux échecs les 18 avril et 4 juillet – , les manifestants continuent de se réunir par milliers chaque mardi et vendredi. Dans ces conditions, de plus en plus de responsables et de partis politiques ont annoncé qu’ils ne prendraient pas part au processus électoral, soit en ne présentant pas de candidat, soit en boycottant complètement l’initiative. Le président Bensalah a pourtant estimé, mardi 22 octobre – soit quatre jours avant la date butoir pour le dépôt des dossiers de candidatures – , que les préalables à la bonne tenue du scrutin étaient remplis.

L’islamiste Abdallah Djaballah, président du Front pour la justice et le développement (FJD), avait expliqué début octobre à Jeune Afrique qu’il espérait que l’institution militaire consente à reporter le scrutin et à « rendre la souveraineté au peuple ». Son parti a donc décidé de ne pas envoyer de concurrent car il estime que « la trajectoire suivie par le système ne rejoint pas les idéaux de la révolution du peuple », mais n’a pas encore annoncé s’il soutiendrait ou s’opposerait au processus électoral.

Nous préférons ne pas proposer de candidat, mais restons convaincus qu’il faut élire un nouveau président pour combler le vide au niveau de l’exécutif

Le FJD n’est pas la seule formation à ne pas avoir de représentant pour cette présidentielle qui s’annonce compliquée. Le Front de libération nationale (FLN), parti majoritaire au Parlement mais victime d’une crise interne – notamment après l’incarcération de Mohamed Djemaï, son éphémère secrétaire général, pour « destruction de documents officiels et menaces » – a annoncé qu’il n’aurait pas non plus de porte-drapeau le 12 décembre.

« En ces moments difficiles pour le parti, nous préférons ne pas proposer de candidat à la présidentielle », explique à Jeune Afrique Abou El Fadel Baadji, cadre du FLN. Le vieux parti n’en est pas moins convaincu que le scrutin doit se tenir. « Nous restons convaincus qu’il faut élire un nouveau président pour combler le vide au niveau du pouvoir exécutif, et surtout avancer sur des dossiers plus importants », développe-t-il.

Des manifestants défilant dans les rues d'Alger, vendredi 18 octobre 2019 (image d'illustration).

Des manifestants défilant dans les rues d'Alger, vendredi 18 octobre 2019 (image d'illustration). © Toutik Doudou/AP/SIPA

« Le hirak est dans le dégagisme »

Me Fatma-Zohra Ben Braham, membre du panel de dialogue dirigé par Karim Younès, considère elle aussi que rien ne changera en Algérie tant qu’un nouveau chef de l’État ne sera pas élu. « Chacun revendique, chacun a des idées restreintes, et cela retarde le processus démocratique. Il faut organiser le mouvement populaire, avec à sa tête des gens qui pourront parler en son nom », explique la femme de loi – récemment sous le feu des critiques pour avoir déclaré qu’il n’y a pas de détenus d’opinion en Algérie.

« Le hirak est dans le dégagisme, pas dans les discussions avec les militaires au pouvoir », explique Moussaab Hammoudi, chercheur doctorant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris.

Ali Benfils, Premier ministre d’Abdelaziz Bouteflika (2000-2003) avant de passer dans l’opposition et de se présenter contre celui-ci, a annoncé sa candidature pour la troisième fois, après ses défaites de 2004 et 2014. Fin août, il avait estimé, à l’issue d’une rencontre avec Karim Younès, que « la présidentielle est la voie la plus réaliste, la moins longue, la moins risquée et la moins coûteuse pour le pays, à la condition que soient réunies les conditions politiques, institutionnelles et légales et un environnement favorable » pour un scrutin libre et équitable, selon un communiqué de son parti, Talaie El Hourriyet.

« Démilitariser le système »

D’autres voix discordantes se sont également fait entendre, comme celle de dix-huit personnalités nationales, dont Ali Yahia Abdenour, avocat et militant des droits de l’homme, Ahmed Taleb Ibrahimi, ancien ministre des Affaires étrangères, ou encore le sociologue Nacer Djabi. Ensemble, ces derniers ont appelé, le 15 octobre, au report du scrutin du 12 décembre. « C’est une initiative parmi d’autres, déclare Nacer Djabi à Jeune Afrique. Il s’agit d’ouvrir le débat, de libérer les prisonniers politiques, et d’accorder plus de libertés à nos jeunes. »

« Cette dernière initiative est dans l’esprit du hirak, mais reste relativement plus douce, plus diplomatique », juge Moussaab Hammoudi. Pour Mouloud Boumghar, il faudra négocier avec l’armée. « Normalement, les militaires ne devraient pas faire de politique, mais dans le dernier numéro de leur revue mensuelle El Djeich, ils démontrent l’inverse. Les titres d’articles comme ‘Barrer la route aux comploteurs et aux sceptiques’, ou même ‘Il n’y a pas de places pour les manigances quand il s’agit de l’intérêt suprême du pays’, sont particulièrement parlants », note le professeur de droit public.

Quand il y a un sentiment de peur chez les gens qui manifestent, c’est que la rhétorique du système est martiale

L’appel de Nacer Djabi et ses dix-sept alliés invite ainsi à la dépolitisation de la grande muette. « L’armée doit retourner dans ses casernes, et continuer de remplir son rôle de protecteur des frontières », assène le sociologue.

« Quand Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major, refuse de prononcer le mot hirak, et qu’il y a un sentiment de peur chez les gens qui manifestent, c’est que la rhétorique du système est martiale », dénonce Moussaab Hammoudi. « Les articles 7 et 8 de la Constitution garantissent respectivement que le peuple est source de tout pouvoir, et que le pouvoir constituant appartient au peuple, rappelle Mouloud Boumghar. Peut-être qu’il faut donc aller au-delà de la dépolitisation de l’armée, et aller jusqu’à la démilitarisation du système. »

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