Religion

Algérie : le long chemin de croix des chrétiens de Kabylie

Une manifestation de chrétiens à Béjaïa, mercredi 16 octobre 2019.

Une manifestation de chrétiens à Béjaïa, mercredi 16 octobre 2019. © DR

Les autorités algériennes ont procédé au cours des derniers mois à la fermeture d’une douzaine de lieux de culte. Pourquoi ? Comment les fidèles concernés le vivent-ils ? Reportage en Kabylie, où se trouvent plusieurs centaines d’entre eux.

La scène est surréaliste : mercredi 16 octobre 2019, des dizaines d’hommes et de femmes chantent en chœur des louanges à « Sidna Aïssa », le Christ Sauveur, debout sur le trottoir face au portail fermé du siège de la wilaya (préfecture) de Béjaïa, gardé par quelques policiers en uniforme, talkie-walkie à la main. Les slogans sur les banderoles sont explicites : « Algérien chrétien et fier de l’être », « Non aux fermetures injustes des églises », ou bien encore « Liberté de culte sans entraves ».

Habituellement discrète, la communauté chrétienne de Kabylie, de loin la plus forte et la plus organisée d’Algérie, s’est senti obligée d’investir la rue, lasse de voir ses lieux de culte fermer les uns après les autres. En quelques mois, à travers toute la Kabylie, c’est un total de 12 de ces endroits qui ont été fermés. Sur les réseaux sociaux, les vidéos de fidèles évacués manu militari par des escouades de policiers et gendarmes chargés de poser les scellés tournent en boucle.

« Ils nous verrouillent tout. Prés de 70 % de nos lieux de culte sont aujourd’hui fermés », dénonce Hanafi Idiri, pasteur de l’église adventiste – non affilié au collectif EPA (Église protestante d’Algérie), qui regroupe la plupart des fidèles protestants et principale cible du pouvoir.

Pour Salah Eddine Dahmoune, le ministre algérien de l’Intérieur, qui s’est exprimé ce 21 octobre sur le sujet, l’État n’a fermé aucune église : « Ce sont des garages, des poulaillers, des écuries et des habitations anarchiques transformés en lieux de culte que nous avons fermés. La Constitution algérienne reconnaît la liberté de culte, mais dans le cadre et le respect de la loi », explique-t-il.

Vague de conversions dans les années 1990

« Le motif invoqué pour ces fermetures est l’absence d’autorisation pour l’exercice du culte, mais la commission qui est censée délivrer ces autorisations n’existe même pas. Elle n’a toujours pas vu le jour », soutient Boualem Slimani, l’un des responsables de l’église Tafat de Béjaïa.

Nous n’avons jamais embêté personne. Nous réclamons juste le droit d’exister, de nous réunir et de prier dans nos lieux de culte

Pour Mustapha Krim, pasteur d’une église dans la capitale de la « petite Kabylie » et ancien président de l’EPA, rien ne justifie non plus ces fermetures. « Nous n’avons jamais embêté personne. Nous réclamons juste le droit d’exister, de nous réunir et de prier dans nos salles. Tout simplement », soupire-t-il.

C’est au plus fort de la vague terroriste, dans les années 1990, que le phénomène de christianisation a pris de l’ampleur en Kabylie. Les conversions individuelles se sont multipliées, si bien que de petites communautés sont apparues dans les villages et les villes. Le terrorisme islamiste, les désillusions politiques et identitaires des dernières décennies, la répression féroce qui a frappé le soulèvement du Printemps noir de 2001 – qui a fait 126 morts dans la région – ont, semble-t-il, poussé une partie de la société kabyle à explorer d’autres voies menant à Dieu.

Discriminations

Peintre en bâtiment rencontré dans une ville de la basse Kabylie, Karim s’est converti au contact de proches qui avaient déjà franchi le pas. « J’essaie de vivre selon mes convictions et ma foi chrétienne. Nous, chrétiens, on ne s’affiche pas mais on ne se cache pas non plus. On ne demande pas aux gens de se convertir car c’est Dieu qui convertit les cœurs. Je suis algérien, kabyle et chrétien. Ça ne m’intéresse pas d’aller vivre ni en France ni ailleurs », expose-t-il avec conviction.

Rencontrée au rassemblement de Béjaïa, Rachida, employée de banque à la retraite, témoigne de certaines discriminations. « J’ai épousé la foi chrétienne en 2004, deux ans avant mon mari. Les persécutions n’ont pas tardé. Moi qui travaillais à deux pas de chez moi, j’ai été mutée à plus de 50 kilomètres. Quant à mon conjoint, il a tout bonnement été licencié », raconte-t-elle avec amertume.

Zahir, élève dans le secondaire, y va aussi de son anecdote. Sa professeure d’éducation islamique lui a demandé un jour de réciter une sourate apprise la veille. « Je ne peux pas madame », avait-il répondu poliment. « Et pourquoi donc ? », avait-elle répliquée, interloquée. « Je suis chrétien », avait alors avoué le jeune lycéen. « Moi, c’est ma mère qui me mène la vie dure. Elle me refuse le droit d’être chrétien », renchérit Sofiane, pensionnaire du même établissement, dans la vallée de la Soummam.

Prière en amazigh

La célébration du culte dans les petites paroisses de Kabylie réunit hommes, femmes et enfants qui chantent et prient, principalement en langue amazigh. Un dernier critère qui serait décisif dans la conversion de certains personnes âgées exclusivement berbérophones, souvent dubitatives face aux prêches en arabe châtié des nouveaux imams que le ministère des Affaires religieuses envoie en Kabylie.

De lourdes peines sanctionnent quiconque vise à ébranler la foi d’un musulman

Devant la montée en puissance d’un phénomène que les médias les plus conservateurs dénoncent régulièrement comme de « pernicieuses campagnes d’évangélisation des Algériens », le gouvernement a décidé de sévir en appliquant strictement l’ordonnance 06-03 du 28 février 2006, qui fixe les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulman.

L’article 11 de ce texte punit de deux à cinq ans de prison et d’une amende de 500 000 à 1 million de dinars (de 3 750 à 7 500 euros) « quiconque fabrique, entrepose, ou distribue des documents imprimés ou métrages audiovisuels, ou tout autre support qui visent à ébranler la foi d’un musulman ». Depuis l’adoption de cette disposition, les chrétiens d’Algérie vivent dans un équilibre précaire, contraints d’arbitrer en permanence entre la force de la loi et celle de la foi.

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