Culture

Saphia Azzeddine : « La plupart des Français musulmans n’aspirent qu’à une vie tranquille »

La romancière franco-marocaine Saphia Azzeddine.

La romancière franco-marocaine Saphia Azzeddine. © YouTube/La Grande Librairie

La romancière franco-marocaine Saphia Azzeddine répond à sa manière aux questions de Jeune Afrique, alors que la société française se déchire une fois de plus autour de la question du « voile ».

Le premier roman de Saphia Azzeddine, Confidences à Allah, a été publié en 2008. Depuis, l’écrivaine franco-marocaine, native d’Agadir, a sorti six autres ouvrages et participé à l’adaptation au cinéma de l’un d’entre eux, Mon père est femme de ménage.

Après l’agression en France, par un élu du Rassemblement national (extrême droite), d’une mère de famille qui accompagnait une sortie scolaire à un conseil régional, la romancière a partagé sur les réseaux sociaux une anecdote. Elle a raconté comment un grand titre de presse français – qu’elle ne nomme pas – lui a récemment commandé un éditorial autour du sujet du voile. Son texte n’a pas été publié, selon elle, parce qu’il ne collait pas aux attentes du journal.

Dans ce texte, Azzeddine fustigeait un « féminisme bourgeois, prompt à défendre les musulmanes voilées de la terre entière quand, à nos portes, des femmes battues, violées, prostituées ou dans une extrême précarité s’essoufflent ». Elle posait ensuite une question : « En quoi l’exposition à outrance d’un corps est-elle plus tolérable que sa dissimulation ? » Et esquissait une réponse : « Ce qu’il faut retenir, c’est qu’encore aujourd’hui, que l’on soit madone ou Madonna, une femme ne s’envisage que dans le regard de l’homme. »

Son discours se situe donc aux antipodes de celui qui, notamment en France, stigmatise les femmes voilées et tend à faire de « l’islam » – sans le plus souvent préciser ce que le terme recouvre vraiment – la principale menace pesant sur les libertés des femmes.

Jeune Afrique : Avez-vous l’impression que l’industrie culturelle en France, à travers de très nombreux films et livres à ce sujet, participe à faire une fixation sur la question du port du voile, et plus largement sur la condition des femmes musulmanes ?

Saphia Azzeddine : Bien entendu. Vous dites fixation, je dis obsession. Lorsque l’affaire du « voile islamique » – il fallait déjà absolument marteler le mot islamique toujours et partout – a débuté, j’étais au collège et cela concernait environ 2 000 jeunes filles. Comment 2 000 jeunes filles pouvaient-elles à ce point accaparer l’attention ?

Il y a des lois républicaines, l’une d’elle oblige le citoyen à être identifiable dans la rue : les femmes voilées le sont. Point

Ne pas en parler, faire de cet épiphénomène un simple fait divers, et tout se serait certainement éteint comme ça s’était allumé. Il y a des lois républicaines, l’une d’elle oblige le citoyen à être identifiable dans la rue : les femmes voilées le sont. Point. Et il faut surtout rappeler que la laïcité n’est pas l’interdiction des religions, mais leur régulation.

Selon l’intellectuelle Kaoutar Harchi, en France, les auteurs francophones d’origine ou de nationalité nord-africaine, s’ils veulent accéder à la reconnaissance littéraire, doivent parfois passer par une reconnaissance extra-littéraire. Partagez-vous cette idée ?

Mon parcours et ceux d’autres le confirment. Lorsque j’ai sorti en 2008 Confidences à Allah, j’ai connu un succès immédiat. J’étais « la Shéhérazade des temps modernes », invitée partout, en voie de devenir la porte-parole des musulmanes opprimées auprès de tout type de médias.

Je l’avoue, ces flatteries médiatiques vous galvanisent quand vous écrivez seule chez vous. Mais je n’ai pas pu me défaire du sentiment qu’un piège se refermait sur moi. J’étais la nouvelle auteure providentielle qui, selon les critères préexistants dans la presse, allait ajouter de l’eau au moulin, comme si cela suffisait pour légitimer les discours médiatiques.

Alors, j’ai fait ce qu’il fallait pour me défaire de cette terrible étiquette, ou plutôt qu’on ne puisse jamais me la coller, et j’ai donc continué à faire mon métier sans répondre à aucune attente que les miennes. Étonnement ou pas, l’engouement autour de moi s’est essoufflé au fur et à mesure que mes livres étaient meilleurs – c’est mon avis littéraire – , et aujourd’hui mon opinion intéresse moins les médias traditionnels puisqu’il ne correspond pas à ce qu’ils présupposent.

Des poupées voilées exposées à la Foire musulmane du Bourget, près de Paris, en mars 2018 (image d'illustration).

Des poupées voilées exposées à la Foire musulmane du Bourget, près de Paris, en mars 2018 (image d'illustration). © Christophe Ena/AP/SIPA

Dans Bilqiss, vous racontez l’histoire d’une femme musulmane évoluant dans une société réactionnaire, mais aussi celle d’une journaliste occidentale. À travers ce deuxième personnage, qui oscille entre ingérence et naïveté, formuliez-vous déjà une critique contre cette obsession médiatique et politique à l’égard de l’islam ?

Je suis d’un naturel méfiant, et j’ai tendance à toujours m’interroger : « à qui profite le crime ? » Je me demande toujours pourquoi des larmes ici et pas là, pourquoi une indignation là et pas ici… Idem pour les sujets d’actualité. L’apitoiement automatique et répétitif dont nous faisons démonstration, selon qu’il s’agisse de Nigérianes, de Kurdes, d’Afghanes ou d’intellectuelles iraniennes, ne change absolument rien à leur sort.

Ce n’est pas que je ne crois pas en l’émotion comme vecteur d’indignation ou de prise de conscience, c’est son urgence et sa dictature que je condamne

Pourquoi ce besoin de descendre dans la rue pour manifester son soutien, comme si les ravisseurs allaient prendre en compte qu’une poignée de femmes occidentales sont révoltées par ce qu’ils viennent de faire ? De qui se moque-t-on ?

Ce n’est pas que je ne crois pas en l’émotion comme vecteur d’indignation ou de prise de conscience, c’est son urgence et sa dictature que je condamne. L’urgence ne nous dicte-t-elle pas plutôt de descendre dans la rue pour demander à nos gouvernements de cesser leurs relations avec des pays qui cautionnent et permettent ces agissements ? La variole n’a pas été vaincue par des manifestations populaires contre les boutons, n’est-ce pas ?

Avez-vous l’impression que la parole des femmes portant le voile est sous-représentée ? On parle beaucoup d’elles, mais les entend-on suffisamment ? 

J’aimerais ne pas avoir à les entendre se justifier. Je ne veux pas rentrer dans le fait religieux. Tout cela est intime, privé et ça ne m’intéresse pas plus que ça. Il n’y a rien à en dire, seulement à leur permettre de le porter, à partir du moment où cela n’est pas contraire à la loi.

Dans Sa mère, comme dans Mon père est femme de ménage, vous décrivez aussi la classe ouvrière, modeste, à laquelle appartiennent beaucoup de Français musulmans. Que vous inspire ce constat social, souvent occulté ? 

Les Français musulmans viennent de plein d’endroits, vivent leur religion de plein de manières. Ils sont multiples, et la plupart d’entre eux n’aspirent qu’à une vie tranquille. Comme tout le monde.

Des mannequins voilées exposées à la Foire musulmane du Bourget, près de Paris, en mars 2018 (image d'illustration).

Des mannequins voilées exposées à la Foire musulmane du Bourget, près de Paris, en mars 2018 (image d'illustration). © Christophe Ena/AP/SIPA

Vous créez des personnages d’horizons divers. Dans Bilqiss, le pays où le lecteur est plongé n’est même pas nommé. Peut-on écrire des histoires sur les femmes, les hommes et leurs conditions respectives, qui aient une valeur universelle ? 

L’universalité de mes personnages réside dans le fait qu’ils pensent avec leurs tripes. Tout le reste, ce ne sont que des mots, et par extension, des livres. Les livres sont faits pour divertir, ou devrais-je dire « désennuyer » le lecteur. Et puis parfois, comme par magie, un livre ne vous quitte plus, voyage en vous et ses mots font corps avec vous. Là, on atteint l’universalité…

Vous compariez récemment l’exposition à outrance du corps des femmes et sa volonté de le dissimuler. Selon vous, y a-t-il bien une modernité qui peut être synonyme d’oppression autant que d’émancipation ?

[La sociologue et militante marocaine] Fatima Mernissi disait que les femmes occidentales jeûnaient toute l’année pour pouvoir rentrer dans du 34, alors que les musulmanes ne le faisaient qu’un mois par an. Qui sont les plus à plaindre ? Il y a bien entendu une violence psychologique inouïe qui s’exerce contre les femmes avec l’aval, le consentement et la complicité de certaines. Comment des magazines censés être féminins peuvent-ils continuer à nous abreuver d’images de corps normés, huilés, cambrés, sculptés, prêts à consommer, et nous dire après ça qu’il faut s’accepter comme nous sommes ?

On se fait belle parce qu’on nous enjoint de plaire en général, et aux hommes en particulier. Je suis moi-même soumise à ce diktat, j’en ai bien conscience

Nous avons tous une responsabilité à ce niveau-là, et cela commence dès l’enfance. Je me rappelle d’une mère de famille de l’école de mon fils qui organisait pour les neuf ans de sa fille une journée spa. Des enfants allaient donc jouer aux grandes, se faire vernir les ongles, soigner les cheveux et les pointes, et poser en peignoir, chaussons et serviettes, la jambe droite légèrement pliée et avancée sur le devant, comme une brochette de Miss avant l’élection.

Ces mères, probablement sans mauvaises arrière-pensées, sexualisaient déjà leurs petites filles en leur apprenant tous ces gestes essentiels dans la vie d’une femme si elle veut être belle, douce et soignée. Et tout ça pour qui ? Il serait temps d’arrêter de croire à nos propres bêtises, du genre « on se fait belle pour soi-même ». Non, on se fait belle parce qu’on nous enjoint de plaire en général, et aux hommes en particulier. Et je suis moi-même soumise à ce diktat, j’en ai bien conscience. Je pense que nous glissons dangereusement vers une pornographie ordinaire, et que forcément ceux qui ne s’y reconnaissent pas répondront à cela de manière tout aussi extrême. Pourtant, le juste milieu, si difficile à trouver, doit bien exister quelque part…

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