Sécurité

RDC : casse-tête autour d’une offensive militaire conjointe contre les groupes armés à l’Est

Des soldats de l'armée congolaise après la capture de rebelles du M23 à Goma, le 28 octobre 2013.

Des soldats de l'armée congolaise après la capture de rebelles du M23 à Goma, le 28 octobre 2013. © Joseph Kay/AP/SIPA

La perspective d’opérations militaires conjointes entre la RDC, le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi et la Tanzanie contre les multiples groupes armés qui continuent d’agir dans l’Est du Congo soulève de fortes réticences à Kinshasa. Si l’information n’a pas été officiellement confirmée, les différents acteurs planchent de fait sur l’organisation d’une offensive régionale en territoire congolais depuis plusieurs semaines.

S’achemine-t-on vers une offensive conjointe de la RDC et de ses voisins rwandais, ougandais burundais et tanzanien contre les groupes armés dans l’Est ? C’est ce que laisse penser des documents signés de l’état-major congolais qui ont circulé sur les réseaux sociaux, la semaine dernière. Mais la mise en place d’une telle initiative soulève questions et réticences, au regard de l’histoire de la présence d’armées étrangères dans la région.

Tout a commencé avec la fuite, le 13 octobre, de documents signés de Célestin Mbala, chef d’état-major des FARDC, les forces armées congolaises. Les cinq pages publiées sur le compte de l’analyste des questions militaires Jean-Jacques Wondo présentent les contours d’un état-major intégré, réunissant les armées congolaises, burundaises, rwandaises, ougandaises – qui pourraient, selon le document, fournir des forces spéciales – avec une collaboration de la Monusco et de l’Africom sur certains aspects. L’objectif, selon le document, mener une grande offensive conjointe contre les groupes armés présents dans l’Est de la RDC entre novembre et mai prochains.

Ces documents avaient-ils vocation à circuler ? Tout porte à croire que non, si l’on en juge par la crispation que génère le sujet.

« Dans les tuyaux depuis plusieurs semaines »

Des casques bleus tanzanien lors d'un entraînement dans le Nord-Kivu, en 2013.

Des casques bleus tanzanien lors d'un entraînement dans le Nord-Kivu, en 2013. © © MONUSCO/Sylvain Liechti

Notre mandat ne fait nulle part mention d’un soutien, dans quelque rôle que ce soit, à une coalition régionale

Si cette feuille de route n’a pas été officiellement confirmée, un haut responsable militaire congolais proche du dossier confirme à Jeune Afrique qu’il s’agit d’« un draft sur lequel les partenaires vont se prononcer librement ». Aucune des sources, onusiennes et militaires contactées n’ont démenti l’initiative, mais certains émettent déjà des bémols.

Pour la Monusco, il semble clair qu’une participation de la force onusienne à cette coalition est à exclure. « Notre mandat ne fait nulle part mention d’un soutien, dans quelque rôle que ce soit, à une coalition régionale. Notre mission est d’apporter un soutien aux FARDC et de protéger les population civile », commente Florence Marchal, porte-parole de la Monusco.

Le sujet est extrêmement sensible tant l’Est de la RDC, foyer de rébellions depuis plus de 25 ans, entretient une histoire douloureuse avec la présence de forces armées étrangères sur son sol. Un des épisodes les plus marquants restent les affrontements entre les armées ougandaises et rwandaises en 1999 et en 2000, qui se sont soldés par la mort de plus d’un millier de civils.

De Kigali à Kampala, en passant par Bujumbura, ils sont rares à vouloir commenter ou même confirmer l’existence du projet. « L’initiative est dans les tuyaux depuis plusieurs semaines, mais les détails sont encore flous et chacun veut y apporter sa touche, par méfiance vis-à-vis des autres », commente simplement une source onusienne en RDC.

Peut-elle aller jusqu’à l’envoi de troupes, comme le prétend le document ? « C’est ouvert à cette option, mais pas en nombre trop important. Uniquement des forces dédiées aux combats en jungle, de petites unités aux effectifs très réduits, dotées de fortes capacités », précise à Jeune Afrique un haut responsable militaire congolais.

Quelles cibles ?

Des soldats des Forces armées de la RDC, lors d'une opération contre les rebelles rwandais des FDLR, en février 2015 dans le Sud-Kivu.

Des soldats des Forces armées de la RDC, lors d'une opération contre les rebelles rwandais des FDLR, en février 2015 dans le Sud-Kivu. © MONUSCO/Abel Kavanagh

Les cibles de ce potentiel état-major conjoint sont clairement définies et situées dans le Nord-Kivu et la Sud-Kivu. On y retrouve notamment des groupes étrangers comme les rebelles hutus des FDLR, dont le chef militaire Sylvestre Mudacumura a été récemment tué, vraisemblablement par les FARDC. Figurent aussi le CNRD, ou encore les Burundais des Red-Tabara, des FNL, et les Ougandais des ADF, contre qui Félix Tshisekedi a récemment annoncé à Beni l’ultime offensive.

D’autres cibles locales, comme les NDC-Renove de Guidon Shimiray, sont aussi citées. Selon le document, une réunion doit se tenir à Goma les 24 et 25 octobre prochains sur le sujet. Selon notre haut responsable militaire congolais, « le but de la réunion est de noter les observations des partenaires et d’acter la nature de leur contribution selon l’offre de la RDC ».

Quelles modalités d’intervention ?

Des soldats des forces armées rwandaises à l'entraînement à Gabiro, dans l'Est du Rwanda, en 2018.

Des soldats des forces armées rwandaises à l'entraînement à Gabiro, dans l'Est du Rwanda, en 2018. © DR / présidence rwandaise

Au-delà des contours et des cibles du projet, ce sont les modalités de mise en place d’une telle force qui interrogent. La contexte régional ne s’y prête pas. Les voisins qui sont concernés par le projet entretiennent pour la plupart des relations tendues et s’accusent régulièrement mutuellement de tentatives de déstabilisation.

Paul Kagame et Yoweri Museveni entretiennent ainsi des relations difficiles depuis plusieurs mois. Le Rwanda accuse notamment son voisin ougandais de fournir un soutien logistique au Rwanda National Congress de l’ancien général rwandais Kayumba Nyamwasa et au FDLR.

Malgré le mémorandum d’entente signé entre les deux pays à Luanda, le 21 août, – grâce à la médiation de Félix Tshisekedi et de son homologue angolais João Lourenço, Rwanda et Ouganda n’en sont pas encore au stade de la normalisation de leur relation. La méfiance prime et leur collaboration au sein d’une même initiative militaire paraît à ce stade illusoire.

Il en va de même pour le Burundi, qui soupçonne depuis 2015 le Rwanda de servir de base arrière à des mouvements qui lui sont hostiles. Une accusation que lui renvoie Kigali.

« Pas question d’accorder des droits de poursuite »

Le président congolais Félix Tshisekedi à la tribune de l'Assemblée générale des nations, unies, le 26 septembre 2019.

Le président congolais Félix Tshisekedi à la tribune de l'Assemblée générale des nations, unies, le 26 septembre 2019. © DR / Présidence congolaise.

À l’ONU, Félix Tshisekedi avait plaidé pour la création d’une coalition régionale à l’image de la coalition mondiale contre le terrorisme

Réalisable ou non, le projet de coalition régionale est bien réel. Et il n’est pas récent. Dès son entrée en fonction en janvier, Tshisekedi s’est lancé dans un ambitieux plan de pacification de l’Est de la RDC. Il a multiplié les rencontres avec ses homologues, notamment avec le Rwandais Paul Kagame et l’Ougandais Yoweri Museveni. Le président congolais a aussi rendu une rapide visite au président burundais Pierre Nkurunziza, en juin dernier.

« Au début de mon mandat, je me suis entretenu avec mes homologues du Rwanda, de l’Ouganda, du Burundi pour discuter de la lutte contre les groupes armés à l’est de la RDC. Si je suis favorable à des opérations conjointes, il n’est pas question d’accorder des droits de poursuite sur notre territoire », avait cependant affirmé en septembre le président congolais lors d’une interview au journal Le Monde et à TV5 Monde.

Après une première réunion des états-majors burundais, congolais, ougandais et rwandais, à Goma, les 13 et 14 septembre, le président congolais avait plaidé à la tribune de l’ONU à New-York, pour « la création d’une coalition régionale à l’image de la coalition mondiale contre le terrorisme, pour éradiquer le fléau de l’insécurité créé par les groupes armés d’origine interne et externe ».

Si la réflexion semble donc engagée du côté de Kinshasa, les contours d’une telle initiative restent flous. « La sécurité ne reviendra pas sans un mot d’ordre des parrains de ces groupes », avait confié en juillet à Jeune Afrique un membre de la présidence lors des réunion de médiation du conflit entre l’Ouganda et le Rwanda.

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