Politique

Algérie : arrestation de Baha Eddine Tliba, l’enfant gâté du système « lâché » par Gaïd Salah

Le député algérien Baha Eddine Tliba.

Le député algérien Baha Eddine Tliba. © Zinedine ZEBAR

Le milliardaire et député du FLN Baha Eddine Tliba, en fuite après s’être soustrait à la justice, a été arrêté mercredi 16 octobre, alors que son sort faisait l’objet de nombreuses spéculations et rumeurs. Retour sur le parcours de ce proche de Saïd Bouteflika et du général Gaïd Salah, dont il aurait menacé l’entourage de lourdes révélations.

La chute de l’enfant gâté du système a été aussi brutale que son ascension. Élu député d’un parti microscopique nommé le Front national démocratique (FND) aux législatives de 2012, personne n’aurait effectivement parié sur le décollage fulgurant de la carrière politique de ce businessman à la carrure imposante.

Né il y a quarante-et-un an à Annaba (Est), issu d’une famille originaire d’El Oued (500 kilomètres plus au Sud), Baha Eddine Tliba fait ses débuts professionnels dans l’architecture. Il occupe d’abord le poste de directeur du bureau d’études d’une entreprise publique à Ouargla (Sud), avant de racheter cette structure à la Société de gestion et des participations (SGP). Profitant de la crise du logement et de facilités accordées par l’administration – et de ses liens, diront certains, avec Saïd Bouteflika et de hauts gradés de l’armée, dont la famille du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah – , il crée plusieurs sociétés immobilières. Ses projets prospèrent et il acquiert peu à peu plusieurs unités industrielles, se lançant dans l’importation et la vente de matériel informatique.

Tliba fait ses premiers pas en politique à Ouargla où il est, à deux reprises, élu en tant que plus jeune membre de l’Assemblée populaire de wilaya (APW). Fin 2012, il rejoint le Front de libération nationale (FLN) – alors dirigé par Abdelaziz Belkhadem – et devient vite « le protégé du système ». « Les gens avaient peur de lui, que ce soit à l’Assemblée ou au sein du parti », se souvient un membre du bureau politique de l’époque.

À l’Assemblée populaire nationale (APN), celui que l’on surnomme « l’émir du Qatar d’Annaba » est peu apprécié par les députés de l’opposition. « Il se comportait comme un gamin, un hors-la-loi, surtout durant le mandat de l’ex-président de l’Assemblée Mohamed Larbi Ould Khelifa, qui était assez permissif avec lui. Il disait parler au nom du pouvoir et des responsables du FLN, tacle un parlementaire de la mouvance islamiste. Il avait le statut d’un super-député. Il accédait à l’hémicycle par l’accès réservé au Premier ministre et aux membres du gouvernement. Il faisait même sa sieste dans le salon d’honneur. »

Prises de parole et gestion « à sa guise »

Sa fortune et ses liens avec le pouvoir lui permettent aussi d’avoir un ascendant sur les 462 députés que compte l’APN. En plénière, sa promptitude à prendre la parole en premier irrite certains de ses collègues – selon qui il outrepasse systématiquement le règlement intérieur, qui oblige les parlementaires souhaitant s’exprimer à s’inscrire au niveau du bureau de l’institution. « C’est comme si le registre énumérant l’ordre des interventions passait par Annaba avant de venir à Alger », ironisent-ils.

Il arrivait au siège du parti avec sa Mercedes et ses gardes du corps, un peu à la façon hollywoodienne. Mais il a bon cœur

Membre du comité central du FLN, Baha Eddine Tliba a également occupé le poste de vice-président de l’APN, chargé du suivi des affaires administratives et du contrôle financier. « Il a recruté 87 employés et avait à sa disposition au moins cinq véhicules. Il gérait le patrimoine de l’Assemblée nationale à sa guise », témoigne un autre parlementaire, très critique envers sa gestion « dispendieuse » des ressources de l’institution.

Ses proches trouvent cependant le portrait sévère. « J’ai fait un mandat législatif avec lui entre 2012 et 2017. C’est vrai qu’il est un peu exubérant. Il arrivait au siège du parti avec sa Mercedes et ses gardes du corps, un peu à la façon hollywoodienne. Mais il a bon cœur. Quand on lui rendait visite à l’époque où il était vice-président de l’Assemblée, il nous recevait toujours avec beaucoup de générosité », nuance un ex-député FLN.

Soupçons de financements occultes de campagnes

Le 25 septembre dernier, l’Assemblée approuve la levée de l’immunité parlementaire du sulfureux homme d’affaires, après une demande introduite par le ministre de la Justice Belkacem Zeghmati. Le lobbying auprès de ses pairs de la part de Tliba, qui n’est pas du genre à abdiquer facilement, n’a pas fonctionné. « Jusqu’à la dernière minute, il a pourtant tout tenté », témoigne un membre du bureau de l’APN.

La descente aux enfers du milliardaire débute le 4 septembre dernier, lorsque qu’il est auditionné par le tribunal de Cheraga, en qualité de témoin, dans une affaire impliquant le fils de l’ex-secrétaire général du FLN Djamel Ould Abbès. Il avait déposé plainte contre celui-ci en mars 2017 pour tentative de chantage, l’accusant de lui avoir demandé sept milliards de centimes (plus de 500 000 euros) pour conduire la liste FLN à Annaba lors des législatives de 2017.

Le sulfureux député maintient la même version dans une déclaration écrite remise à la commission juridique de l’Assemblée, qui s’apprêtait à étudier la levée de son immunité parlementaire. Lors de son interrogatoire, Wafi Ould Abbès rapporte des faits troublants, qui vont pousser la justice à ouvrir une instruction autour de l’implication de Tliba dans le financement occultes de plusieurs campagnes – législatives et locales, mais aussi de l’ex-président de la République Abdelaziz Bouteflika.

Djamel Ould Abbès n’a pas digéré les poursuites engagées contre son fils. Début février 2018, il avait convoqué le conseil de discipline du FLN pour statuer sur le cas Tliba, pointé du doigt pour n’avoir pas respecté la consigne interne de ne pas évoquer « jusqu’à nouvel ordre » le cinquième mandat du président Bouteflika. Aucune sanction ne sera finalement prise.

Meeting du FLN à la Coupole du 5-Juillet, à Alger, le 30 mars 2016 (image d'illustration).

Meeting du FLN à la Coupole du 5-Juillet, à Alger, le 30 mars 2016 (image d'illustration). © Louiza Ammi

« Lâché par ses soutiens »

Depuis le départ d’Abdelaziz Bouteflika, poussé à la démission par la rue en avril dernier, Baha Eddine Tliba s’est fait très discret. Pas d’apparition ni de déclarations publiques. Même ses déplacements sont devenus moins ostentatoires. Alors que sa tête est réclamée par la rue, le milliardaire, dont la fortune dans l’importation et l’immobilier suscite beaucoup de soupçons, se limite à des séjours entre Annaba et Paris. « Il a fini par être lâché par ses soutiens. Surtout Gaïd Salah, à qui les manifestants reprochaient de le protéger », tranche l’un de ses proches.

L’étau s’est progressivement resserré autour de lui. Après la levée de son immunité, ses différentes résidences à Annaba ont toutes été perquisitionnées par la gendarmerie, et son entourage direct interrogé par les services de sécurité. Alors que des sources le donnent en exil en Angleterre ou en Tunisie – après avoir, laissent courir certaines rumeurs, clandestinement traversé la frontière en profitant de ses liens avec des réseaux de contrebande – , il est finalement arrêté mercredi 16 octobre, dans un endroit qui n’a pas encore été officiellement communiqué.

Il est prêt à se présenter devant la justice, à condition que cette dernière accepte ses trois plaintes contre des proches de Gaïd Salah

Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, Saïd Bensedira, ancien journaliste et opposant, qui s’est présenté comme le porte-parole de Tliba, avait affirmé fin septembre que son mandataire était prêt à se présenter devant la justice, à la condition que cette dernière « prouve son indépendance en acceptant ses trois plaintes contre des membres de la famille du général de corps d’armée et nouvel homme fort de l’Algérie, Ahmed Gaïd Salah » – notamment ses enfants, auquel il serait lié dans les affaires, et contre lesquels il lance de lourdes accusations de « meurtre [de l’ex-wali d’Annaba], abus de biens sociaux, corruption et trafic d’influence ».

Le 3 octobre, Tliba n’a pas répondu à la convocation de la juge d’instruction près le tribunal de Sidi M’Hamed, à Alger. Selon des sources judiciaires, ses avocats se sont présentés ce jour-là devant le juge pour « négocier le deal », sans succès. « Il est du genre à penser : il vaut mieux que sa mère pleure plutôt que la mienne », confie un membre du comité central du FLN. Si elle s’annonce désormais déséquilibrée, la bataille ne pourrait que commencer…

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