Football

Matchs amicaux de football : pourquoi les sélections africaines privilégient l’Europe

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h17
Les joueurs algériens célébrant un but lors du match amical les opposant à la Colombie (3-0), mardi 15 octobre au Stade Pierre Mauroy de Villeneuve d'Ascq, près de Lille.

Les joueurs algériens célébrant un but lors du match amical les opposant à la Colombie (3-0), mardi 15 octobre au Stade Pierre Mauroy de Villeneuve d'Ascq, près de Lille. © Michel Spingler/AP/SIPA

De nombreuses sélections africaines de football ont tendance à privilégier l’Europe, et surtout la France, pour organiser des stages et des matchs amicaux. Une démarche justifiée par des critères logistiques, économiques, mais aussi sportifs.

Pourquoi jouer un Burkina Faso-Gabon à Saint-Leu-la-Forêt, en région parisienne, comme cela a été le cas jeudi 10 octobre ? Une fois de plus, plusieurs sélections africaines ont effectivement choisi la France pour la deuxième date FIFA de la saison, à un mois du coup d’envoi des qualifications de la CAN 2021. L’Algérie, la Guinée, la RD Congo, les Comores, la Côte d’Ivoire, le Gabon, le Togo, le Cap-Vert, le Burkina Faso et la Guinée équatoriale ont ainsi effectué tout ou partie de leur préparation dans l’Hexagone, en profitant pour organiser des matchs amicaux.

D’autres, comme le Maroc, l’Égypte, la Tunisie, le Niger et plusieurs équipes d’Afrique de l’Est (Kenya, Éthiopie, Rwanda) ou d’Afrique australe (Afrique du Sud, Lesotho) ont cependant préféré rester chez elles. Explications.

Limiter les déplacements

La majorité des joueurs évoluent dans les championnats européens ou en Afrique du Nord. Les dates FIFA débutent en général le dimanche soir, pour s’étirer jusqu’au mardi. « Quand vous avez beaucoup d’internationaux qui jouent en Europe, il sera beaucoup plus facile de les réunir rapidement à Paris plutôt qu’à Libreville ou Yaoundé, explique à Jeune Afrique Patrice Neveu, le sélectionneur des Panthères gabonaises – dont l’équipe a affronté le Burkina Faso en Île-de-France (1-0, le 10 octobre), puis le Maroc à Tanger (3-2, le 15 octobre). Un joueur qui évolue par exemple à Moscou ou à Athènes se rendra facilement en France. Il n’aura pas à subir deux ou trois escales pour arriver en Afrique. Comme les rassemblements sont assez courts, cela nous permet de travailler de manière efficace. Car quand vous organisez un stage en Afrique, les joueurs arrivent en ordre dispersé, en raison des problèmes liés à des questions de transport. »

Il n’est pas toujours aisé d’organiser des matchs en Afrique entre deux sélections du continent, le plus souvent en raison des liaisons aériennes

Les fédérations ont pris l’habitude de confier à des agents agrées par la FIFA l’organisation des stages et la planification de matchs amicaux. « Quand il y a plusieurs sélections africaines présentes dans un périmètre proche, il est plus facile de leur proposer des adversaires, justifie Youssef Haijoub, directeur de McSport et agent de matchs certifié. Il n’est pas toujours aisé d’organiser des matchs en Afrique entre deux sélections du continent, le plus souvent en raison des liaisons aériennes qui n’existent pas entre certains pays. Et c’est encore plus délicat de faire venir des sélections européennes ou sud-américaines. […] L’avantage de se préparer en Europe est avant tout de limiter les déplacements et donc la fatigue des joueurs. »

Moins de fatigue et de risque de blessures

Les entraîneurs des clubs européens voient plutôt d’un bon œil les sélections africaines se préparer sur le Vieux Continent. C’est le cas de Stéphane Jobard, le coach de Dijon (Ligue 1), qui compte dans son effectif neuf internationaux africains (le Sénégalais Gomis, les Marocains Aguerd, Mendyl et Chafik, le Congolais Muzinga, les Gabonais Ndong et Ecuele Manga, le Cap-verdien Tavares et le Bissau-guinéen Baldé).

« Ils partent moins loin, reviennent plus vite et moins fatigués. Je me rappelle que Tavares, pour revenir du Lesotho, avait voyagé 48 heures, dans des vols à bas-coût, alors que Dijon avait un match de championnat trois jours plus tard », se souvient l’entraîneur.

Ces déplacements moins longs favorisent également les bonnes relations entre les clubs et les sélections. « Il est évident qu’un coach sera moins inquiet s’il sait que son international ivoirien va jouer un match à Paris plutôt qu’à Abidjan, car il va le récupérer plus vite, moins fatigué et moins impacté par les conditions climatiques. On sait aussi que les terrains, en Afrique, ne sont pas toujours en bon état, ce qui augmente le risque de blessures », ajoute Stéphane Jobard.

Revers de la médaille : les longs déplacements en Afrique pour des matchs amicaux s’accompagnent régulièrement de nombreux désistements. Ainsi, le Mali a enregistré une dizaine de forfaits avant le match perdu le 13 octobre en Afrique du Sud (1-2).

Une facture moins élevée

Quand les internationaux doivent rejoindre leur sélection, les frais de déplacement sont entièrement à la charge de la fédération, et donc de l’État quand cette dernière dépend à 100 % des finances publiques, comme cela est souvent le cas en Afrique. « Le prix des billets d’avion pour rejoindre l’Afrique peut se révéler très coûteux. Avec des stages en France, la facture est forcément moins élevée. L’économie se retrouve surtout à ce niveau, étaye Joe Kamga, directeur de la société OneGoalPro, basée à Bruxelles et qui organise des matchs et des stages. Ce sont surtout celles qui ont une grande majorité de joueurs évoluant en Europe qui choisiront le Vieux Continent. L’autre avantage, c’est d’avoir un choix relativement large au niveau des installations hôtelières et des terrains d’entraînement. »

Si on fait un stage à Dakar, cela nous coûtera environ 90 000 euros. Si on se rassemble à Paris, on divise la facture par trois

Les agents de matchs peuvent facilement négocier des tarifs auprès des établissements hôteliers, en réservant des séjours (chambres, repas) de plusieurs jours pour des délégations d’environ trente personnes. « Je vais vous prendre un exemple précis, confie à Jeune Afrique Augustin Senghor, le président de la Fédération sénégalaise de Football (FSF). Quand on fait un stage à Dakar, il faut payer les frais de transport des 23 joueurs, auxquels il faut ajouter les frais des membres du staff technique qui vivent en France. Au total, on atteint environ 90 000 euros. Si on se rassemble à Paris, on divise la facture par trois. On a l’habitude d’aller dans un hôtel à Roissy. Certes, c’est un peu plus cher qu’à Dakar – autour de 10 % – mais on reste tout de même gagnants en étant en France », explique le dirigeant.

Un agent de sécurité égyptien avec un supporteur algérien au Caire, lors de la demi-finale de la CAN opposant l'Algérie au Nigeria, dimanche 14 juillet 2019 (image d'illustration).

Un agent de sécurité égyptien avec un supporteur algérien au Caire, lors de la demi-finale de la CAN opposant l'Algérie au Nigeria, dimanche 14 juillet 2019 (image d'illustration). © Ariel Schalit/AP/SIPA

« Frustrant » pour les supporteurs locaux

Les supporteurs ivoiriens, camerounais ou sénégalais, doivent de plus en plus fréquemment se contenter des matchs qualificatifs pour la Coupe d’Afrique des nations (CAN) ou la Coupe du monde pour voir de près les joueurs. Inversement, ce sont ceux de la diaspora installés en France et dans des pays limitrophes qui se voient offrir la possibilité d’assister à des matchs amicaux, lesquels sont le plus souvent retransmis sur les chaînes nationales.

« Cela compense en partie, admet Hervé, un supporteur des Éléphants basé à Abidjan. C’est évidemment frustrant, car dans l’année, on va peut-être voir deux ou trois fois grand maximum la sélection à domicile. C’est peu, mais je peux comprendre aussi que ce soit plus facile d’organiser des amicaux en Europe. Pour les supporteurs, c’est très important de voir nos joueurs, et pas seulement lors d’un match. C’est un peu une tradition d’essayer d’aller les voir à leur hôtel, de les approcher », s’amuse-t-il.

Les fédérations cherchent toutefois à préserver les joueurs des sollicitations extérieures, et les stages en Europe facilitent cette démarche. « Quand les sélections sont en Afrique, il est beaucoup plus difficile de contrôler les choses, admet un ancien international africain. Les joueurs sont très sollicités par les familles, les amis. Et certains ont parfois tendance à prendre des libertés avec le règlement de la sélection pour aller voir leurs proches. Quand vous avez six ou sept jours pour travailler, ce n’est pas idéal. »

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