Politique

Centrafrique : ce que Faustin-Archange Touadéra espère de la visite de Paul Kagame à Bangui

Paul Kagame et Faustin-Archange Touadéra, lors de la visite du président rwandais à Bangui, le 15 octobre 2019.

Paul Kagame et Faustin-Archange Touadéra, lors de la visite du président rwandais à Bangui, le 15 octobre 2019. © DR / présidence rwandaise

Après un an de négociations entre Kigali et Bangui, Paul Kagame a fait sa première visite officielle en Centrafrique, ce mardi. Plusieurs accords ont été signés, notamment dans les domaines sécuritaire et minier. Pour Faustin-Archange Touadéra, cette visite à la veille du sommet de Sotchi permet aussi de trouver un nouveau partenaire, hors du duel diplomatique entre la Russie et la France.

C’est toute une ville qui l’attendait. Dans les jours qui ont précédé l’arrivée du président rwandais, les autorités avaient organisé des travaux de nettoyage dans les rues empruntées par le cortège, comme pour faire ressembler Bangui à Kigali, le temps d’une visite officielle. Après l’accueil en grande pompe au pied de l’avion, le cortège de Faustin-Archange Touadéra et Paul Kagame, escorté par les services de sécurité de la présidence et par des éléments de la Minusca, a traversé en trombe des rues soigneusement rénovées, au bord desquelles se massait une foule nombreuse.

Arrivés au rond-point Marabena, dans le quartier Miskine, les deux chefs d’État ont fait un rapide arrêt, le temps d’un court bain de foule. L’occasion pour Faustin-Archange Touadéra, comme à plusieurs moments de cette visite officielle, d’afficher son enthousiasme à recevoir son hôte rwandais.

« S’inspirer du modèle rwandais »

« La République centrafricaine veut s’inspirer de l’expérience, du modèle rwandais, pour bâtir une nation forte, unie et prospère », a-t-il notamment déclaré, lors d’un point presse commun organisé quelques heures plus tard à la présidence.

« Nos deux pays ont enduré des histoires difficiles, il n’y a pas de doute à ce sujet », lui a répondu Paul Kagame. « Cependant, aucune nation n’est toujours l’otage de son passé. Il y a toujours un choix qui peut être fait, collectivement, pour construire un avenir dans lequel chaque citoyen a le sentiment de dignité et d’appartenance », a encore ajouté le président rwandais.

Au-delà des mots et postures de principe, les deux chefs d’État ont également signé cinq accords de coopération. Un mémorandum porte sur la création prochaine d’une commission mixte entre les deux pays, un autre sur la promotion et la protection des investissements et un troisième instaure un « cadre de partenariat stratégique dans les domaines des secteurs minier et pétrolier ». Un accord de coopération militaire et un autre sur la promotion et la protection des investissements ont également été signés par les deux hommes.

Un an de discussions

Autant de signatures qui marquent clairement la volonté du Rwanda de prendre pied en Centrafrique, au centre d’une bataille diplomatique entre Paris et Moscou depuis plusieurs mois. La visite du président rwandais à Bangui a d’ailleurs fait l’objet de longues discussions, au cours desquelles la problématique franco-russe n’a pas été éludée.

En janvier dernier, une délégation rwandaise avait été reçue à Bangui par le chef de l’État, entouré pour l’occasion de plusieurs ministres dont ceux de Mines, des Finances. L’homme d’affaires centrafricain Pascal Bida Koyagbélé, très présent dans le rapprochement entre les deux capitales, était également présent.

Au mois de juillet, c’était au tour de Faustin-Archange Touadéra de se rendre en personne à Kigali, notamment pour finaliser les négociations entamées en janvier sur la série d’accords signés ce mardi. Pascal Bida Koyagbélé a alors été chargé officieusement de poursuivre les négociations au nom du gouvernement centrafricain. Un négociation discrète « parce que Bangui ne voulait pas choquer ses partenaires russes et français », confie un diplomate africain à Jeune Afrique.

Pascal Bida Koyagbélé, cheville ouvrière

L'agro-industriel Pascal Bida Koyagbele parle à l'oreille du président Faustin-Archange Touadéra lors des discussions avec la mission rwandaises en janvier 2019.

L'agro-industriel Pascal Bida Koyagbele parle à l'oreille du président Faustin-Archange Touadéra lors des discussions avec la mission rwandaises en janvier 2019. © Pacôme Pabandji pour JA

Avec un Rwanda allié des Américains, qui a aussi de bonnes relations avec Moscou et Paris, cela permet de retrouver un équilibre géostratégique

« Le président Faustin-Archange Touadéra est ouvert à tous ceux qui veulent venir investir dans le pays. En faisant venir le Rwanda, il affirme son indépendance, notamment vis-à-vis de la Russie », souligne Pascal Bida Koyagbélé, qui promet « de gros investissements à venir, des projets concrets et créateurs d’emplois, et le financement par Kigali de projets destinées aux personnes vulnérables qui n’ont pas accès aux crédits ».

Surtout, insiste cette cheville ouvrière du rapprochement entre les deux pays, les accords avec le Rwanda permettront de « mieux mettre en valeur nos ressources stratégiques ». Et l’agro-industriel d’insister : « Avec un Rwanda allié des Américains, qui a aussi de bonnes relations avec Moscou et Paris, cela permet de retrouver un équilibre géostratégique. »

Sur le plan sécuritaire, le Rwanda compte déjà des hommes en Centrafrique. Le pays est en effet le principal contributeur de la force onusienne, avec plus de 1 300 militaires et plus de 400 policiers déployés au sein de la Minusca (chiffres d’août 2019).

Sur le plan économique, en revanche, les accords signés mardi marquent un tournant. « Il y aura une sorte de concurrence stratégique sur, notamment, les secteurs miniers et pétroliers », estime Ismaël Ngrebenguet-Malibangar, aujourd’hui consultant pour des organisation internationales, qui fut par le passé directeur de cabinet du ministre des Affaires sociales sous Ange-Félix Patassé. « L’avantage du Rwanda est qu’il a des hommes au sein de la Minusca, alors que les Russes sont ici essentiellement présents via les sociétés de sécurité privées, comme Wagner », estime cet observateur de la vie politique centrafricaine.

« Le Rwanda est un exemple pour nous. Surtout, coopérer avec ce pays est aussi une manière pour nous de multiplier les partenaires dans le cadre de nos relations internationales, et de donner ainsi plus de chances au relèvement de notre pays », explique à Jeune Afrique Maxime Balou, ministre centrafricain des Affaires étrangères. Et de conclure : « Nous n’avons pas le choix, si nous voulons nous affranchir de certaines contraintes. »

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