Diplomatie

Nigeria : le bilan mitigé de la fermeture des frontières

À Tokyo, en août. Sourires crispés sur les visages du chef de l’État béninois et de son homologue nigérian, Muhammadu Buhari.

À Tokyo, en août. Sourires crispés sur les visages du chef de l’État béninois et de son homologue nigérian, Muhammadu Buhari. © Présidence du Bénin

Près de deux mois après avoir décidé de fermer ses frontières, le Nigeria se félicite d'avoir augmenté ses revenus douaniers. Mais la mesure, critiquée par le Bénin, inquiète également les industriels nigérians. La fermeture pourrait être appliquée jusqu'à la fin de l'année.

Cette mesure économique ultra-protectionniste est sans aucun doute une « catastrophe » pour le Bénin voisin, mais même au Nigeria, elle reste incomprise et pourrait avoir de lourdes conséquences pour les Nigérians les plus pauvres.

Le chef des douanes nigérianes Hameed Ali n’a donné lundi aucun signe de réouverture assurant que cette mesure « prendra le temps qu’il faut à nos voisins pour venir à la table » des discussions.

S’il ne le nomme pas directement, le Bénin est le premier concerné. Sa capitale économique Cotonou offre un port d’entrée fonctionnel pour les produits revendus sur les gigantesques marchés de la mégalopole de Lagos, 20 millions d’habitants à elle seule.

Le Bénin taxe ces produits, mais ils passent ensuite la frontière de manière informelle.

L’autre problème de taille pour le Nigeria – premier producteur de pétrole du continent – est que l’essence y coûte moitié moins cher que chez ses voisins (145 nairas, 0,34 euro le litre), grâce à un système de subventions étatiques, qui plombe le budget national mais achète la paix sociale.

Endiguer la contrebande

Un trafic d’importation d’essence de contrebande vers le Bénin s’est mis en place depuis le début des années 2000. « Le Nigeria a, à son détriment, subventionné l’essence de plusieurs pays ouest-africains depuis plus de 12 ans », note un rapport du cabinet économique nigérian Cardinal Stone.

Ade Adefeko, représentant pour le géant international de l’alimentation Olam, est catégorique: personne n’investira dans l’agriculture locale tant que 2 millions de tonnes de riz passeront les frontières illégalement.

Olam possède la plus grande rizière du Nigeria (13.500 hectares, dont 4.500 ha seulement cultivés), mais « elle n’est pas rentable » face au riz subventionné d’Asie du Sud-est.

« Depuis la fermeture des frontières, le riz produit localement se vend mieux, la production augmente », explique Ade Adefeko, préconisant que la mesure soit appliquée « jusqu’à la fin de l’année pour voir les conséquences sur le plus long terme ».

Économies

Mais au-delà des grands lobbys de l’alimentation, le grand vainqueur de cette mesure est sans aucun doute l’État Nigérian.

La consommation « locale » d’essence a chuté de 56,3 millions de litres avant la fermeture à 49,1 millions de litres au troisième trimestre, soit une réduction de 7,2 millions de litres qui seraient passés illégalement au Bénin.

« Cette baisse, si elle est maintenue, pourrait faire économiser 13 milliards de nairas (32,5 millions d’euros) de subventions à l’État chaque mois », estiment les économistes de Cardinal Stone.

Les chiffres officiels ne sont pas vérifiables, mais le contrôleur général des douanes s’est également félicité d’avoir atteint des records « historiques » de revenus douaniers, environ 5 milliards de nairas chaque jour depuis deux mois, notamment via le port de Lagos (12 millions d’euros).

L’immense marché de Lagos Island, temple de la fripe et du Made in China, se situe à quelques encablures du plus grand port du Nigeria, et pourtant, les revendeurs faisaient eux aussi venir leurs marchandises du Bénin.

Les prix ont fortement augmenté, particulièrement sur les produits d’alimentation, comme le riz, qui est passé de 9.000 nairas (22 euros) à plus de 20.000 nairas (55 euros) pour 50 kg en deux mois.

Rapport de force

Dans le secteur industriel, qui souffre déjà du manque d’infrastructures et d’électricité pour être compétitif, cette mesure est « incompréhensible ».

« Si l’intention de stopper la contrebande est louable, elle n’est pas censée nous impacter », s’indigne un investisseur étranger spécialisé dans l’import/export de biens manufacturés. « Comme d’habitude au Nigeria, on instaure un rapport de force, on écrase, et après on discute ».

De 10% à 20% des produits confectionnés au Nigeria, notamment dans l’alimentaire avec les géants Nestlé, Unilever ou Indomie (pâtes chinoises), ou les produits cosmétiques, sont exportés vers Afrique de l’Ouest, le plus souvent de manière informelle, par des petits vendeurs qui sillonnent la région.

« Nous avons besoin d’investissements directs, d’industries pour créer de l’emploi« , insiste le directeur de la Chambre de Commerce de Lagos, Muda Yusuf.

« La fermeture des frontières n’est bénéfique que pour certains. Et pendant qu’ils vont déposer leur argent à la banque, le reste du peuple, lui, souffre ».

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