Analyses

Présidentielle en Tunisie : Nabil Karoui, chronique d’un échec

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h18
Nabil Karoui répondant aux médias après avoir voté au second tour de l'élection présidentielle, dimanche 13 octobre 2019 à Tunis.

Nabil Karoui répondant aux médias après avoir voté au second tour de l'élection présidentielle, dimanche 13 octobre 2019 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Pendant plus de six mois, il a été donné favori de l’élection présidentielle. Dimanche 13 octobre, Nabil Karoui s’est finalement incliné au second tour face au juriste Kaïs Saïed, en remportant à peine un quart des suffrages exprimés. Retour sur les raisons d’une défaite.

« Il faut nous interroger sur ce qui aurait pu se passer si je n’avais pas été injustement emprisonné », attaque Nabil Karoui, lors de la conférence de presse tenue après l’annonce des résultats officieux du second tour du scrutin présidentiel, dimanche 13 octobre. Des amendements de la loi électorale, dont certains observateurs estimaient qu’ils visaient à l’exclure de la course à la présidentielle, à sa mise en détention préventive pendant six semaines, la campagne électorale du fondateur du parti Qalb Tounes a effectivement été mouvementée.

Apparu dès janvier en bonne place dans les sondages, Karoui a d’abord été perçu comme un outsider qui allait rapidement s’essouffler. L’intéressé avait prévu les différentes étapes de son ascension politique, notamment en lançant sa propre formation, Qalb Tounes, en juillet 2019. Inquiétant les milieux politiques, il est stoppé net dans son élan lorsqu’il est arrêté dans des conditions rocambolesques, vendredi 23 août, à une semaine du démarrage de la campagne électorale pour le premier tour de la présidentielle, dans le cadre d’une enquête judiciaire engagée contre lui pour « blanchiment d’argent » et « évasion fiscale ».

Le candidat Nabil Karoui plaçant son bulletin dans l'urne pour le second tour de l'élection présidentielle tunisienne, dimanche 13 octobre 2019 à Tunis.

Le candidat Nabil Karoui plaçant son bulletin dans l'urne pour le second tour de l'élection présidentielle tunisienne, dimanche 13 octobre 2019 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Une ascension qui dérange

Le fondateur de Nessma TV et du groupe de communication Karoui & Karoui dérange depuis plusieurs années l’establishment politique. Celui qui a fait ses armes auprès de Béji Caïd Essebsi, notamment lors du lancement de Nidaa Tounes en 2012, a rapidement été considéré avec suspicion par ses pairs, qui voyait en lui un concurrent redoutable.

Les actions de Khalil Tounes sont une instrumentalisation de la bienfaisance à des fins politiques, selon certains ; pour Karoui, une autoroute vers la popularité

Nabil Karoui a préparé son assise politique en faisant couvrir, depuis 2016 par Nessma TV, les actions humanitaires de son association caritative « Khalil Tounes ». Une instrumentalisation de la bienfaisance à des fins politiques, selon certains ; pour Karoui, une autoroute vers la popularité qui lui a entre autres permis, malgré sa détention, de se qualifier pour le second tour de la présidentielle.

Par quatre fois, la justice a refusé sa levée d’écrou, pour finalement le libérer à quatre jours du scrutin du second tour. « Il a été victime d’une volonté politique », affirme Oussama Khlifi, un proche de Karoui – un présumé innocent qui se considérait lui-même, dans une interview exclusive à Jeune Afrique depuis la prison de la Mornaguia, comme « le premier prisonnier politique depuis la révolution ». Si pour certains, la justice est indépendante, pour d’autres, sa libération tardive est une manière pour le pouvoir de contourner un éventuel recours du candidat pour non-respect du principe constitutionnel de l’égalité des chances.

Des Tunisiens regardant le débat télévise entre Kaïs Saïed (gauche) et Nabil Karoui, avant le second tour de dimanche 13 octobre.

Des Tunisiens regardant le débat télévise entre Kaïs Saïed (gauche) et Nabil Karoui, avant le second tour de dimanche 13 octobre. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

L’ombre de lui-même

Sa remise en liberté semble être intervenue trop tardivement pour que Nabil Karoui, par ailleurs éprouvé par son incarcération et les nombreuses attaques lancées contre lui sur les réseaux sociaux, effectue une réelle remontée dans les sondages. Le magnat des médias n’a pas pu rendre lui-même les coups, et son absence s’est fait sentir dans la campagne d’entre-deux-tours – bien que son parti, arrivé en deuxième position aux législatives, bénéficiera de 38 sièges dans la nouvelle Assemblée des représentants du peuple (ARP).

Relâché, il n’a que deux jours pour battre le terrain et tenter de regagner en popularité. Mais une autre affaire resurgit, celle d’un contrat d’un million de dollars (900 millions d’euros) passé en août 2019 avec un cabinet de lobbying canadien, Dickens and Madson. Le profil sulfureux de son dirigeant, l’Israélo-Canadien Ari Ben Menashe, dérangent certains électeurs, sourcilleux vis-à-vis de toute relation avec l’État sioniste.

Face à une opinion à fleur de peau, lasse des batailles politiques et d’une longue campagne électorale avec trois scrutins en moins d’un mois, Nabil Karoui a perdu pied. À la veille du silence électoral, il apparaît loin de son image de professionnel de la communication lors du débat télévisé qui le confronte à Kaïs Saïed. La fatigue, sans doute, mais aussi l’impact, probablement, de la nouvelle, annoncée à lui quelques instants avant d’entrer sur le plateau de la télévision nationale, de nouveaux ennuis judiciaires se profilant à l’horizon.

Pour beaucoup, cet ultime exercice a été fatal à Nabil Karoui. Mais son échec n’était-il pas déjà annoncé ? Les électeurs, qui ont donné une très large avance à Kaïs Saïed lors du second tour, ont voulu sanctionner un système dont ils ne voulaient plus, et dont ils considèrent Nabil Karoui comme partie intégrante.

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