Analyses

[Infographie] Présidentielle en Tunisie : quels reports de voix pour les candidats au second tour ?

Kaïs Saïed (à droite) et Nabil Karoui, les deux finalistes du second tour de l'élection présidentielle tunisienne.

Kaïs Saïed (à droite) et Nabil Karoui, les deux finalistes du second tour de l'élection présidentielle tunisienne. © AP Photo

Plusieurs partis ont annoncé leur soutien à Kaïs Saïed pour le second tour de dimanche. D’autres n’ont pas donné de consignes officielles, mais la famille destourienne pourrait « naturellement » se tourner vers Nabil Karoui, son rival. Analyse des reports de voix potentiels.

Les soutiens à Kaïs Saïed, arrivé en tête du premier tour, ont rapidement afflué. Huit ex-candidats à la présidentielle ont ainsi appelé leurs électeurs à voter pour lui, ainsi que deux partis. Certains continuent de l’appuyer avant tout en gage de lutte contre la corruption qu’incarnerait Nabil Karoui, son adversaire pour la seconde manche. De son côté, celui-ci ne peut se targuer pour le moment que de soutiens officieux. Y aura-t-il pour autant un report de voix à la hauteur des pourcentages que ces personnalités ou formations ont pu recueillir ? Rien n’est moins sûr.

Saïed : consignes, vote contre et soutiens intéressés

« Les consignes de vote pour Kaïs Saïed tournent autour d’une certaine conception de la politique et de son éthique, mais ce n’est pas parce que les leaders politiques l’ont décidé que les reports seront automatiques. À part peut-être pour des partis très structurés comme Ennahdha ou Attayar, qui ont un certain contrôle de leurs troupes. Chez les autres, ou peut en douter », analyse le politologue Hamadi Redissi.

Les voix de la gauche, très morcelée et diminuée depuis les derniers scrutins, ne sont pas non plus acquises pour le candidat arrivé en tête, bien qu’une partie de ses bases soit issue de cette sensibilité. Hamma Hammami et son Parti des travailleurs se sont abstenus de donner des consignes. Le Watad de Mongi Rahoui a quant à lui attendu le 10 octobre pour lui apporter un soutien, en précisant que c’était davantage un choix « contre Nabil Karoui ». « Nous avons des vues divergentes avec Saïed sur un ensemble de questions et attitudes, mais notre choix est dicté par les résultats du premier tour de la présidentielle », précise un communiqué du parti.

Certains lui ont apporté un soutien intéressé pour obtenir ses voix aux législatives, maintenant que le scrutin est passé, c’est de l’histoire ancienne

Les équipes du principal intéressé se méfient. Dans son QG de Tunis, un bénévole ne se fait pas d’illusions : « Ils lui ont apporté un soutien intéressé pour obtenir ses voix aux législatives, maintenant que ces dernières sont passées, c’est de l’histoire ancienne pour certains d’entre eux. » Sur le terrain, l’engagement de sympathisants d’autres formations aurait parfois été inexistant.

La perte du Mouvement des jeunes Tunisiens, qui assure l’avoir soutenu directement – malgré les démentis de l’équipe de Kaïs Saïed – pourrait particulièrement lui nuire. Mais il est difficile d’estimer l’impact réel de ce groupe, même si ce dernier revendique des dizaines de milliers d’adhérents.

Camille Lafrance pour JA

© Camille Lafrance pour JA

Un report « naturel » pour Karoui ?

À l’inverse, les appels à voter pour Nabil Karoui au second tour se font toujours attendre. Mis à part Hatem Boulabiar (ex-Ennahdha, aujourd’hui très critique envers son ancienne formation) qui a appelé à voter pour lui, les partis sont restés muets. On pouvait croire que certains attendraient de connaître le rapport de force après les résultats des législatives, afin de se positionner au mieux selon leurs intérêts, mais aucun n’a adopté à cette heure de position officielle.

Tahya Tounes, la formation du chef du gouvernement Youssef Chahed, a tenu une réunion à ce sujet, jeudi 10 octobre jusque tard dans la soirée, ses cadres étant extrêmement divisés. Il s’agissait avant tout de prendre une décision « pour la cohérence du parti », confie l’un d’eux. Après des débats houleux en interne, la mouvement a finalement décidé de ne soutenir aucun candidat, et de choisir le camp « de l’opposition » à l’Assemblée.

Quant à Nidaa Tounes, parti – co-fondé par Nabil Karoui – arrivé en tête aux élections de 2014, son assise est aujourd’hui réduite à portion congrue après de nombreux déchirements internes, et il n’a pas donné de consigne officielle. « Certains des partis modernistes laissent entendre sur les réseaux sociaux qu’ils soutiennent Karoui. A priori, le report de voix de Nidaa en sa faveur sera automatique, puisqu’il a fait partie de la formation, estime Fayçal Khelifa, ex-député de Nidaa Tounes et soutien actif d’Abdelkrim Zbidi au premier tour de la présidentielle. Nul besoin de consigne de vote. De même pour Afek Tounes ou Al Badil, je suis convaincu que leurs électeurs voteront Karoui, car ils viennent du même terreau. »

Camille Lafrance pour JA

© Camille Lafrance pour JA

« Peur du ridicule », silence et indécision

« Ceux qui n’ont remporté qu’un nombre dérisoire de voix au premier tour ou aux législatives n’auraient pas pris le risque d’appeler ouvertement à un soutien, par peur du ridicule car ils ont pris une gifle lors des précédents scrutins », souligne un observateur de la scène politique tunisienne, sous couvert d’anonymat. « C’est un peu comme en France, très peu de leaders acceptent d’appeler à voter Le Pen au second tour. Karoui est assimilé à un oligarque, je pense que beaucoup de leaders sont désemparés et voient mal comment le soutenir ouvertement car c’est un personnage contesté », ajoute le chercheur Hamadi Redissi.

L’équipe de Nabil Karoui espère de son côté un vote des femmes et un rééquilibrage de la scène politique en sa faveur après les résultats des législatives. Le Parti destourien libre (PDL) d’Abir Moussi, sans encore s’être ouvertement prononcé pour le second tour, a ainsi affirmé être prêt à s’allier avec les modernistes progressistes. Tout sauf Ennahdha et ceux qui lui sont associés, en somme.

Même si les leaders ne donnent pas de consignes de vote, beaucoup de militants des partis modernistes travaillent pour nous sur le terrain

« Même si les leaders ne donnent pas de consignes de vote, beaucoup de militants de ces partis travaillent pour nous sur le terrain, ils n’attendent pas que leurs chefs leur disent quoi faire. Presque toute la famille moderniste est en train de nous aider, assure Lamia Fourati, cadre de Qalb Tounes, le parti de Nabil Karoui. Kaïs Saïed a pu obtenir des soutiens officiels car il n’a pas de parti, et est donc moins menaçant pour les formations qui appellent à voter pour lui, tandis que nous représentons désormais la deuxième force à l’Assemblée. »

Certains auraient hésité et attendu que Nabil Karoui sorte de prison pour miser sur lui. D’autres envisageraient de voter blanc, sans qu’on sache pour l’instant ce que leur force représente. Dans ces conditions, le grand débat télévisé entre les deux candidats, prévu vendredi soir, pourrait être déterminant. Il permettra d’entendre leur vision et leurs propositions précises. Il n’est d’ailleurs pas exclu que les appels plus ou moins directs à soutenir l’un ou l’autre se fassent entendre après cet exercice, quelques heures seulement avant le silence électoral de samedi.

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