Télécoms

À Madagascar, l’État et Telma en plein duel autour de la fibre optique

Epicerie proposant des crédits prépayés Telma (illustration)

Epicerie proposant des crédits prépayés Telma (illustration) © RIJASOLO/RIVA PRESS

Le gouvernement a autorisé la duplication, par un autre opérateur, des installations de fibre optique déjà existantes. Qui sont toutes détenues par Telma, filiale du groupe Axian, de Hassanein Hiridjee. L’opérateur proteste et réplique, pour le moment en investissant encore davantage dans la téléphonie mobile.

Si Telma poursuit sa politique d’investissement, c’est pour « moderniser le réseau mobile de Madagascar et compléter la couverture nationale », selon l’opérateur. Le 4 octobre dernier, l’opérateur a ainsi annoncé avoir signé avec Ericsson, son partenaire historique, un contrat commercial d’une valeur de 100 millions d’euros. L’accord, conclu en fait le 12 juillet, porte sur le déploiement de 700 sites mobiles sur tout le territoire.

Soit deux semaines après une décision venue de l’État. Le 28 juin, le Conseil de gouvernement a supprimé un court alinea d’un précédent décret de 2014. Il est désormais possible de dupliquer les capacités de fibre optique déjà existantes – toutes possédées par Telma, filiale du groupe Axian. Le duel est ouvert.

Car Telma annonce posséder d’ores et déjà 1 326 antennes relai de téléphonie mobile, et être leader dans toutes les régions, sauf en Androy, dans l’extrême sud.

Le gouvernement ne souhaite pas voir se rajouter à cette position dominante dans la téléphonie mobile une autre dans la fibre. « Le président [Rajoelina] nous a donné la consigne d’en finir avec tous les monopoles », martèle le ministre des Télécoms Christian Ramarolahy auprès de Jeune Afrique : « C’est mauvais de dépendre d’un seul opérateur et je ne lâcherai pas tant que je suis là… Nulle part ailleurs, il n’existe de telle situation ! »

Le sort de la licence 5G de Telma évoqué

Le contrat avec Ericsson inclut aussi l’arrivée de la 5G à l’horizon 2021 ou 2022. « Nous bénéficierons de la même 5G qu’à New York », s’enthousiasme Patrick Pisal-Hamida, administrateur directeur général (ADG) de Telma. Christian Ramarolahy préfère doucher leurs espérances, quitte à menacer d’un refus de licence : « Ils peuvent faire des annonces, mais ils ne feront pas de 5G si nous ne leur donnons pas de licence. »

Pour le gouvernement, l’objectif est de mutualiser les installations, de baisser les prix pour les 25 millions de Malgaches et d’améliorer la connectivité dans un pays où moins de 10 % des ménages ont accès à internet, selon des données de juin 2018 de l’Union internationale des télécommunications. La fibre doit aussi optimiser le raccordement de la Grande île à deux câbles sous-marins : EASSy et Lion.

Avec ce nouveau décret, Telma serait confronté à la concurrence sur les segments les plus rentables de son réseau fibre.

Un écosystème économique remis en cause

Telma jouit en fait d’un monopole particulier. Le décret de 2014 n’interdisait pas à un autre opérateur de construire de nouvelles infrastructures, mais il lui interdisait de les dupliquer, c’est-à-dire d’en construire là où il en existait déjà. Or, la compagnie de Hassanein Hiridjee possède déjà toutes les liaisons les plus rentables, dont l’axe Antananarivo – Tamatave, qui concentre 80 % du trafic du pays.

Telma peut donc se permettre d’investir sur des portions peu ou pas rentables car ses revenus s’équilibrent. De plus, l’opérateur fait payer un droit d’abonnement à ses concurrents désireux d’utiliser son backbone (cœur de réseau).

C’est comme si nous avions construit une autoroute et que le gouvernement plafonnait le prix du péage

Telma s’est retrouvé dans cette situation très favorable par un enchaînement d’événements politico-économiques depuis la privatisation de la société, en 2004, ce que reconnaît volontiers Patrick Pisal-Hamida : « Il est vrai que Telma a joui d’un « monopole », comme disent mes concurrents, entre juin 2004 et juin 2008, le temps de relier Antananarivo, Tamatave, Majunga et Tuléar. Mais c’était une exigence de la privatisation. »

Un tiers du pays reste à relier à la fibre

En 2014, arrive le fameux décret interdisant la duplication. « Nous avons convaincu le gouvernement que c’était la meilleure manière de développer la fibre. Nous sommes protégés sur nos installations déjà en place, mais en contrepartie, l’État fixe le montant maximum demandé aux autres opérateurs pour utiliser nos capacités. Comme si nous avions construit une autoroute et que le gouvernement plafonnait le prix du péage. »

Personne n’investira dans les zones non encore reliées

La société dit avoir investi plus de 120 millions de dollars dans la fibre, pour atteindre aujourd’hui 10 000 kilomètres. Il resterait 5 000 kilomètres à déployer pour une couverture nationale optimale.

Aujourd’hui, Patrick Pisal-Hamida se révolte contre la duplication, dont il prévoit deux conséquences. Premièrement, « personne n’investira dans les zones non encore reliées. Nos concurrents ne l’ont pas fait depuis 2008, ils ne le feront pas aujourd’hui. Cela revient à mettre à l’abri du numérique environ un tiers du pays », alerte-t-il.

Vers un Madagascar à trois vitesses ?

Par ailleurs, l’ADG de Telma prévient : « Nous augmenterons le tarif de péage pour les autres opérateurs dans les zones non dupliquées. » À la clé, selon lui, un « Madagascar à trois vitesses » : les zones dupliquées avec une potentielle baisse des prix, les zones plus chères et les zones non reliées.

Au contraire, pour baisser les prix plus vite, Patrick Pisal-Hamida sollicite un geste de l’État. « Baissez les droits d’accises de 5% sur l’ensemble de notre chiffre d’affaires et je baisse, de manière équivalente, le prix public de 50 % car la fibre représente 10% de notre chiffre. » Un abonnement coûte, actuellement, environ 60 euros par mois, auxquels s’ajoutent des frais de raccordement équivalents.

Ppersonne ne peut en empêcher Gulfsat de créer une autre ligne entre Antananarivo et Tamatave

En réponse au risque d’un « Madagascar à trois vitesses », le ministre rétorque qu’en plus d’autoriser la duplication du réseau, « nous baisserons les plafonds des « péages » anormalement élevés jusqu’ici. »

Telma et le gouvernement en chiens de faïence

Quant à la connexion de nouvelles zones, « si les opérateurs ne veulent pas faire le boulot, le gouvernement investira lui même », menace-t-il. Et d’ores et déjà, « aujourd’hui, si l’unique autre opérateur qui possède une licence fibre, Gulfsat (marque Blueline), veut créer une autre ligne entre Antananarivo et Tamatave, personne ne peut l’en empêcher », rajoute-t-il en souriant.

Cette bataille se déroule pour l’heure par articles et conférences de presse interposées. Les deux parties ne se sont rencontrées que deux fois en neuf mois.

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