Politique

Maroc : quand les origines du stress hydrique font débat

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Des villageois de Douar Timneit creusent un canal à la recherche d'eau souterraine, près de Ouarzazat, dans le centre du Maroc, le 2 février 2016 (image d'illustration).

Des villageois de Douar Timneit creusent un canal à la recherche d'eau souterraine, près de Ouarzazat, dans le centre du Maroc, le 2 février 2016 (image d'illustration). © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Si la classe politique pointe du doigt des problèmes de gouvernance et de distribution, pour de nombreux analystes, le Maroc est confronté à un problème plus vaste, coincé entre le réchauffement climatique et des industries gourmandes en eau.

Lors du Sommet international sur la sécurité hydrique, début octobre à Marrakech, Abdelkader Amara, ministre de l’Équipement, du Transport, de la Logistique et de l’Eau, a répondu au Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui avait, une semaine auparavant, publié un communiqué intitulé : « Le droit à l’eau et la sécurité hydrique, gravement menacés par un usage intensif : le CESE tire la sonnette d’alarme et appelle à entreprendre des mesures urgentes ».

Le ministre conteste notamment l’usage du mot « alarmant ». « Un pays est considéré en situation de pénurie hydrique lorsque la disponibilité en eau est inférieure à 1 000 m3 par habitant et par an. Au Maroc, la situation est encore plus alarmante, puisque ses ressources en eau sont actuellement évaluées à moins de 650 m3 par habitant et par an, contre 2 500 m3 en 1960, et devraient baisser en deçà de 500 m3 à l’horizon 2030 », détaillait l’avis du Conseil.

Abdelkader Amara ne nie pas l’existence de certains problèmes, mais précise qu’ils ne sont pas structurels. Les difficultés d’approvisionnement en eau, durant l’été, de douars alimentés à partir de petites nappes vulnérables, sont le fruit d’une « situation conjoncturelle », justifiait-il ainsi dans les colonnes du quotidien Les Inspirations Eco.

Plusieurs spécialistes attestent pourtant d’un réchauffement climatique durcissant l’aridité et impactant directement les ressources hydriques du royaume – et plus largement des pays du bassin méditerranéen. « La montée du niveau de la mer entraîne une salinisation des nappes phréatiques côtières. Et à l’intérieur des terres, la désertification assèche les sources », étaye Samia Zayani, présidente de l’ONG Water Dynamic. « Les années à faible pluviométrie, on a constaté une baisse de 15 % des précipitations sur un demi-siècle, renchérit Charafat Afilal, ex-secrétaire d’État (PPS) chargée de l’Eau. D’une sécheresse tous les dix ans au cours des années 1960, le Maghreb est passé à deux, voire trois épisodes par décennie. »

Climat déréglé ou mauvais choix politiques ?

Pour Amara, la « situation n’est pas imputable à l’insuffisance en eau, mais au système de distribution ». Afilal évalue ainsi à environ 60 % les pertes dans les systèmes d’irrigation, et à 50 % dans les réseaux de distribution d’eau potable, du fait de leur vétusté ou d’un mauvais entretien. L’ex-responsable souligne aussi des défaillances de gouvernance. Un souci déjà relevé en 2014 par un premier rapport du CESE, qui notait que le « schéma global » organisationnel est « extrêmement complexe (…), inefficient », et conduit à « la multiplicité des intervenants et opérateurs et au chevauchement parfois de leurs attributions ».

Le réchauffement climatique rendrait notamment obsolètes la politique conduite en matière de barrages

Des spécialistes pointent d’autres maux : la surexploitation des nappes, qui a déjà engendré une baisse de leurs niveaux, une quasi absence de collecte des eaux pluviales et de systèmes de réutilisation des eaux usées et épurées, et enfin la détérioration de la qualité des ressources en eaux superficielles et souterraines par les rejets polluants. Dans l’un de ses rapports, la Banque mondiale concluait que le stress hydrique augmente au Maroc, mais moins pour des raisons socio-politiques que liées au réchauffement climatique.

Pour beaucoup, contrairement aux propos du ministre Amara, les changements climatiques induisent de nouveaux défis. Ils rendraient ainsi obsolètes les méthodes privilégiées depuis des décennies par le Maroc, notamment la politique conduite en matière de barrages (environ 150 répartis aujourd’hui sur le territoire). Le think tank américain World Resources Institute a par exemple découvert qu’Al Massira, le plus grand barrage du Maroc, a vu le changement climatique diminuer la superficie de son bassin de plus de 60 % entre 2015 et 2018.

L’agriculture marocaine très gourmande en eau

Des acteurs associatifs pointent des secteurs stratégiques très coûteux en eau, comme le tourisme et l’industrie du phosphate. Mais surtout, ils dénoncent un modèle agricole tourné vers l’exportation et déconnecté des réalités. En effet, le Maroc consacre environ 90 % de son eau à l’agriculture. En 2008, la mise en place du « Plan Maroc vert » a permis aux autorités de prendre en charge une partie des investissements nécessaires à une irrigation localisée, plus économe que l’irrigation « par aspersion ».

Dans le même temps, le Plan a aussi favorisé la culture de produits très gourmands en eau, comme la pastèque, destinée à l’export, parfois au détriment d’une agriculture bour (non irriguée). Et de grands agriculteurs marocains paient 1 à 2 centimes de dirhams le mètre cube d’eau issue des barrages ou des nappes souterraines, là où il est facturé environ 3 dirhams (moins de 30 centimes d’euro) au particulier.

Une étude de l’Institut français des relations internationales (Ifri), parue en 2013, rejoint le point de vue de la société civile. « Les politiques de libéralisation et d’intégration aux marchés européens ont favorisé une spécialisation productive en biens agricoles à haute teneur en eau à exporter », notait-elle.

Conséquences politiques

L’étude de l’Ifri souligne un fait : la raréfaction de l’eau a d’importantes conséquences politiques. Au Maroc, les mouvements sociaux liés à ces pénuries sont déjà une réalité. En 2017, les médias ont ainsi évoqué un « hirak de la soif » à Zagora, dans le Sud, décrivant un mouvement de colère contre le manque d’eau, qui a engendré des affrontements et plusieurs arrestations.

L’été suivant, des habitants de Ksar El Kébir (Nord) ont quant à eux pendu des peaux de mouton ensanglantées sur les grilles de la régie de distribution d’eau potable régionale, le jour de l’Aïd Al-Adha, pour protester contre les coupures d’eau de plus en plus fréquentes ces dernières années.

À Ben Smim, village de 3 000 habitants au cœur du Moyen-Atlas, où des sources naturelles jaillissent en différents endroits des plaines vertes et grasses, les habitants s’opposent depuis 2006 au projet de création d’une usine de mise en bouteille. Ou encore, dans une région plus aride, à Imider, des villageois essaient d’empêcher depuis 2011 la SMI, une société minière, d’utiliser une vanne d’eau pour alimenter une mine d’argent en exploitation.

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