Politique

Présidentielle en Algérie : « Si la contestation reprend massivement, il est fort probable que l’armée ajourne le scrutin »

Abdallah Djaballah, président du parti islamiste FJD.

Abdallah Djaballah, président du parti islamiste FJD. © YouTube/EchorouknewsTV

Abdallah Djaballah, le président du Front de la justice et du développement (FJD-Adala), a annoncé que son parti ne présentera pas de candidat à l’élection présidentielle du 12 décembre. Si l’islamiste plaide pour la poursuite du mouvement de contestation, il s’oppose à la violence et à la désobéissance civile. Entretien.

Depuis le début du mouvement populaire, Abdallah Djaballah a milité au sein de plusieurs initiatives conjointes d’une partie de l’opposition politique. La plus notable est celle des « Forces pour le changement », qui a tenu une vingtaine de réunions entre le 20 février – soit deux jours avant la première manifestation massive contre le régime du président Abdelaziz Bouteflika – et le 3 juillet.

Désormais se pose la question de participer ou non à la présidentielle du 12 décembre prochain. Si la décision de ne pas présenter de candidat est déjà actée, la question du boycott général du scrutin devra être tranchée dans les semaines à venir par le Front de la justice et du développement (FJD-Adala). Abdallah Djaballah, le président du parti islamiste, qui a reçu Jeune Afrique début octobre dans son bureau algérois, se dit très inquiet par la tournure que prennent les événements dans le pays. Il espère que l’institution militaire consente à reporter le scrutin et à « rendre la souveraineté au peuple ».

Jeune Afrique : Vous avez toujours plaidé en faveur d’une sortie de crise par la voie électorale. Votre formation n’a pourtant pas l’intention de présenter un candidat pour le scrutin présidentiel du 12 décembre. Pourquoi ?

Abdallah Djaballah : Nous estimons que cette élection s’inscrit dans le cadre du plan du pouvoir pour perpétuer le système rejeté par le peuple. Partant de ce constat, les membres du conseil national du parti ont mandaté le président du FJD-Adala, le président du conseil consultatif et le bureau politique, pour adopter une position définitive, en fonction des développements futurs sur la scène politique : soit appeler au vote, soit opter pour le boycott – ou autre. Il nous reste encore du temps pour prendre notre décision.

Nous ne présenterons pas de candidat car la trajectoire suivie par le système ne rejoint pas la réalisation des idéaux de la révolution du peuple

Nous ne présenterons cependant pas de candidat, car le Front de la justice et du développement œuvre sans relâche pour la réalisation des idéaux de la révolution du peuple et ses revendications, qui sont justes et légitimes, mais cela ne rejoint pas la trajectoire suivie par le système.

Qu’est-ce qui pourrait vous convaincre de participer ?

Nous parions sur la poursuite du hirak et sur le renforcement de la mobilisation. Nous travaillons beaucoup dans ce sens. Nous espérons que le retour en force du peuple dans la rue nous conduira à un changement susceptible de garantir toutes les conditions favorables à un scrutin ouvert.

Et si ce n’est pas le cas ?

Nous aviserons à ce moment-là. Soit nous opterons pour le boycott, soit nous laisserons nos militants décider de leur choix.

Des manifestants dans les rues d'Alger, vendredi 11 octobre 2019.

Des manifestants dans les rues d'Alger, vendredi 11 octobre 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

D’après vous, quels sont les différents scénarios envisageables pour l’élection présidentielle du 12 décembre ?

Deux scénarios sont possibles. Le pouvoir peut, sous la direction de l’institution militaire, réussir à organiser le scrutin, comme ça a été le cas en 1995. Dans ce cas, le système actuel restera en place et le peuple poursuivra sa révolution, soutenu par les forces du changement, jusqu’à la réalisation de ses revendications.

L’armée pourrait s’obstiner à organiser le scrutin, quels que soient les sacrifices. Ce qui laissera les portes grandes ouvertes à l’inconnu

Mais le hirak peut aussi se renforcer et imposer ses solutions. Et il y a beaucoup d’indices qui vont dans ce sens. Depuis quelques vendredis, la mobilisation monte en cadence. Le 4 octobre en particulier, le mouvement a pris de l’envergure, que ce soit dans la capitale ou dans de nombreuses autres régions du pays. Si les événements se poursuivent à ce rythme, et si l’ampleur revient à ce qu’elle était en février ou mars derniers, il est fort probable que l’institution militaire réponde favorablement aux revendications du peuple et ajourne le scrutin présidentiel. À ce moment-là, un dialogue souverain et global sera entamé, aboutissant à de vraies réformes politiques et des mécanismes effectifs qui puissent garantir une élection transparente.

L’armée nationale pourrait aussi s’obstiner à organiser le scrutin présidentiel, quels que soient les sacrifices. Ce qui laissera les portes grandes ouvertes à l’inconnu. Personnellement, je privilégie le scénario du report du scrutin et ai préféré entamer un dialogue alternatif et global.

Avec qui et sur quelles bases ?

Nous avons exposé notre vision dans ce sens dans la cadre des réunions des « Forces pour le changement ». Notre feuille de route est basée sur la conviction que ce qui se passe dans le pays est une vraie révolution, et non une mobilisation conjoncturelle. Le slogan « qu’il dégage tous ! » a un sens profond, celui de contribuer au départ de tous les symboles du régime qui se sont emparés des institutions de l’État et ont détourné la volonté populaire pour servir leurs intérêts étroits.

Notre souhait était que l’institution militaire accompagne la contestation dans sa revendication du départ du président de la République Abdelaziz Bouteflika, pour mettre en place une présidence collégiale. Mais pas seulement. Nous avons aussi réclamé le départ du Premier ministre Noureddine Bedoui et son remplacement par un gouvernement de compétences nationales. Troisièmement, il fallait installer une commission chargée de la révision de la loi électorale, et enfin créer une instance de supervision et d’organisation des élections vraiment indépendante.

Les personnes ayant fait partie du système actuel ne devaient en aucun cas intégrer ces différentes instances, appelées à gérer le pays pour une période que nous avions fixée à six mois. Si on nous avait écoutés à l’époque, l’élection présidentielle aurait déjà eu lieu.

Le Premier ministre Noureddine Bedoui, le 11 mars 2019, lors d'une conférence de presse à Alger.

Le Premier ministre Noureddine Bedoui, le 11 mars 2019, lors d'une conférence de presse à Alger. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Pensez-vous que la solution constitutionnelle adoptée a compliqué la crise ?

La vision du pouvoir de la solution constitutionnelle se limite à l’application de l’article 102 de la loi fondamentale. Or, nous pensons que l’activation de cette disposition sans l’accompagner par l’application des articles 7 et 8, qui prévoient le retour de la souveraineté au peuple, ne peut résoudre une situation inhabituelle, voire exceptionnelle.

Le pouvoir ne considère pas ce qui se passe dans le pays comme une vraie révolution

L’article 102 stipule qu’en cas de démission du président de la République, le président du Conseil de la nation assure l’intérim pour une période de trois mois, afin de permettre la poursuite du fonctionnement des institutions de l’État et la préservation de leur stabilité. Mais là, le peuple réclamait en plus le départ de tout le système. En recourant à cet article, c’est comme si on disait à ce peuple : « patiente le temps que le même système organise le scrutin, et ce sera au prochain président d’engager des réformes ».

Cette démarche découle d’une croyance, celle de ne pas considérer ce qui se passe dans le pays comme une vraie révolution. La solution à la crise consiste, selon les détenteurs du pouvoir, à pallier à la vacance à la tête de l’État par l’organisation d’un scrutin présidentiel. Pour notre part, nous revendiquons un conseil présidentiel et une instance indépendante d’organisation des élections comme option constitutionnelle pour le retour de la souveraineté au peuple.

Pourquoi l’opposition n’arrive-t-elle pas à se faire entendre ?

Dans le cadre des rencontres qui se sont tenues fin juin-début juillet à Aïn Benian, nous avons réussi à rassembler la plupart des élites nationales dans un seul endroit. Il y avait 900 personnes, dont 12 chefs de partis accompagnés de leurs cadres dirigeants, de l’ensemble des syndicats autonomes, de dizaines d’associations nationales, d’organisations professionnelles dont celle des avocats, médecins, notaires et des personnalités politiques les plus en vue. Ont pris part également à cette rencontre des universitaires, des délégués des étudiants et des représentants du hirak venus de différentes wilayas, ainsi que des retraités de l’armée nationale.

Toute cette élite rassemblée – un précédent unique dans l’histoire algérienne – est arrivée à des solutions consensuelles pour résoudre la crise, en intégrant les revendications du peuple. Mais au lieu de prendre en compte les résolutions de ce conclave, l’un des adeptes du cinquième mandat [l’ex-président de l’Assemblée nationale Karim Younès] a été chargé de diriger un panel de dialogue, appuyé dans cette mission par un communiqué de la présidence. En réalité, on vit dans une dictature qui n’a que l’apparence d’un État démocratique.

Le Forum national pour le dialogue s’est réuni le 6 juillet à l’École supérieure d’hôtellerie et de restauration, à Aïn Benian, dans la banlieue d’Alger (image d'illustration).

Le Forum national pour le dialogue s’est réuni le 6 juillet à l’École supérieure d’hôtellerie et de restauration, à Aïn Benian, dans la banlieue d’Alger (image d'illustration). © RYAD KRAMDI/AFP

À votre avis, d’Abdelmadjid Tebboune ou d’Ali Benflis, lequel est le candidat du pouvoir ?

Ali Benflis, je ne crois pas. Il militait à nos côtés, dans le cadre des « Forces du changement ». Abdelmadjid Tebboune peut-être, car il est considéré comme l’un des symboles du système. Maintenant, il s’agit de savoir s’il sera appuyé par le régime actuel. Je pense qu’il fallait appliquer le principe de l’isolement politique à tous les partis et personnalités qui activaient dans les sphères de l’État.

Lors des récentes révolutions qui se sont produites ailleurs dans le monde, l’institution militaire a soutenu le peuple dans sa revendication du départ des symboles du régime. Ces pays sont entrés dans une période de transition, à l’issue de laquelle la parole est revenue au peuple. Chez nous, à l’exception de la démission de Bouteflika et du départ de l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia, les symboles du régime sont encore là. Abdelkader Bensalah, l’actuel chef de l’État par intérim, est resté. Le Premier ministre Noureddine Bedoui est encore en poste. Les walis, les directeurs centraux des différents ministères, les chefs de daïras, les présidents de tribunaux et cours de justice sont, eux aussi, toujours présents pour perpétuer le même système de gouvernance.

L’élite politique est actuellement fragmentée entre ceux qui rejettent la prochaine élection présidentielle et ceux qui l’approuvent. Peut-elle à nouveau constituer une source de propositions consensuelles de sortie de crise ?

Il existe actuellement des tentatives, même si les choses ont un peu changé. Beaucoup de personnes qui adhéraient à nos idées sont aujourd’hui convaincues de l’opportunité de l’élection présidentielle du 12 décembre prochain.

Comme l’ex-chef du gouvernement Ali Benflis ?

Par exemple. Mais il y a une autre catégorie qui refuse ce scrutin et qui est en contact permanent pour s’unifier, une nouvelle fois, probablement sous une nouvelle appellation. Cette démarche va se concrétiser dans les prochaines semaines.

Face à un climat de répression, pensez-vous que la contestation populaire va se radicaliser ?

Par principe, je suis pour la poursuite de cette révolution d’une manière pacifique, pour l’utilisation de tous les moyens pacifiques susceptibles de convaincre le pouvoir de la nécessité de répondre favorablement aux aspirations du peuple. À commencer par l’entame d’un dialogue souverain avec ceux qui ont la confiance des Algériens. Je milite résolument pour cette voie.

Je plaide pour la poursuite de la contestation avec une plus grande mobilisation jusqu’à la satisfaction de l’ensemble des revendications politiques

Je suis contre la voie de la violence et d’une large désobéissance civile. Je plaide en revanche pour la poursuite de la contestation avec une plus grande mobilisation jusqu’à la satisfaction de l’ensemble des revendications politiques, qui seront la base des prochaines réformes. Sinon, on assistera seulement à des séquences de replâtrage du système pour le maintenir en vie.

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