Analyses

Législatives en Tunisie : les résultats officiels confirment le morcellement du Parlement

Des agents de l'Instance électorale comptant les votes des élections législatives, lundi 7 octobre 2019 à Tunis (image d'illustration).

Des agents de l'Instance électorale comptant les votes des élections législatives, lundi 7 octobre 2019 à Tunis (image d'illustration). © Riadh Dridi/AP/SIPA

Proclamés mercredi soir, les résultats préliminaires officiels des élections législatives ont conforté l’avance d’Ennahdha dans l’hémicycle, avec 52 sièges – contre 38 pour Qalb Tounes, le parti de Nabil Karoui. La formation à référentiel islamique est toutefois loin de pouvoir constituer une majorité, et devra obligatoirement nouer des alliances. Analyse.

Les calculs ont pris du temps étant donné la répartition « au plus fort reste », spécifique au mode de scrutin tunisien. L’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) a finalement annoncé mercredi soir les résultats préliminaires des législatives, qui confirment les tendances des derniers jours, malgré l’annulation de rares listes pour non-respect des règles du scrutin. Il n’est pas exclu que des ajustements soient encore faits en ce sens d’ici aux résultats définitifs, attendus le 13 novembre prochain.

Résultats préliminaires des législatives tunisiennes.

Résultats préliminaires des législatives tunisiennes. © ISIE

Ennahdha se maintient donc en tête, avec 52 sièges, soit 14 de plus que Qalb Tounes, le parti de Nabil Karoui, classé à l’autre bout de l’échiquier politique. Les deux formations se sont d’ailleurs mutuellement citées en contre-exemple durant la campagne. Un accord de circonstances entre ces contraires n’est néanmoins pas totalement inenvisageable, afin que l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) soit gouvernable.

D’ici à ce que les tractations en cours aboutissent, Rached Ghannouchi, le leader du parti de la colombe, peut toujours espérer prendre la tête de l’ARP, qu’il briguait particulièrement étant donné que sa présidence d’Ennahdha doit officiellement prendre fin en mai prochain. À moins qu’une personnalité indépendante ne lui soit préférée pour apaiser les tensions qui se profilent déjà dans cette mosaïque parlementaire.

Liste complète des résultats préliminaires des législatives en Tunisie

Liste complète des résultats préliminaires des législatives en Tunisie © ISIE

Ennahdha en quête de majorité 

Derrière les deux partis arrivés sur le podium suivent le Courant démocrate (Attayar), de Mohamed Abbou, et la Coalition al-Karama, de l’avocat Seifeddine Makhlouf. Ce dernier pourrait se rapprocher d’Ennahdha et lui apporter 21 sièges. Mais plusieurs points les opposent, ce qui n’augure pas d’une grande stabilité en cas de concrétisation de cette main tendue.  

Cette alliance ne suffira pas dans tous les cas à Ennahdha pour réunir une majorité de 109 députés (sur 217) pour les votes concernant les simples lois organiques… et encore moins la majorité des deux tiers nécessaire par exemple à l’élection des membres de la Cour constitutionnelle. La mise en place de cette institution censée garantir la conformité des lois avec la Constitution de 2014 sera pourtant l’un des enjeux majeurs de cette nouvelle Assemblée.

En cas d’alliance avec al-Karama et Tahya Tounes, il ne resterait plus à Ennahdha qu’à trouver 22 sièges pour atteindre la majorité simple

En s’alliant avec al-Karama, Ennahdha aura encore besoin de 36 sièges supplémentaires pour atteindre la majorité simple. La décision du parti Tahya Tounes, du Premier ministre Youssef Chahed, avec qui la formation à référentiel islamique a gouverné ces dernières années, est donc très attendue. Ce parti, qui compte 14 sièges, a prévu de se réunir jeudi soir pour trancher un certain nombre de questions internes, comme son éventuel appui à un candidat au second tour. Il s’agira aussi pour ses membres d’élaborer une stratégie cohérente en vue d’intégrer ou non le gouvernement et de participer à la stabilité de l’ARP.

Un accord de circonstances est depuis des mois pressenti entre les deux partis, pourtant à couteaux tirés durant la campagne, mais les démentis pleuvent. Ne resterait alors plus à Ennahdha, dans l’éventualité de ce rapprochement parlementaire, qu’à trouver 22 sièges.

Ce devrait être sans compter sur le Courant démocrate (Attayar), arrivé en troisième position avec 22 sièges justement. Son leader, Mohamed Abbou, a en effet pour l’instant promis de rester dans l’opposition – à moins d’une union nationale. Un scénario déjà vécu en 2013 dans le pays, qui avait abouti à la mise en place d’un gouvernement de « technocrates », censé être apolitique. Sa décision finale sera donc déterminante. 

Une union nationale envisageable ?

Avec une trentaine de sièges, les indépendants et tous petits partis pèseront aussi dans la balance. Mais leur orientation est encore difficile à déterminer. Quant aux autres principales formations : le Parti destourien libre (PDL d’Abir Moussi), le Mouvement du peuple (16 sièges), Machrou Tounes (4 sièges), leur positionnement politique rend impensable la perspective d’une alliance avec Ennahdha. À moins, une fois encore, d’une union nationale, pour permettre à l’Assemblée de mettre en œuvre les réformes prioritaires, sans quoi le pays pourrait s’enfoncer dans une crise politique, mais aussi économique et sociale.

Avec ses 38 sièges, Qalb Tounes, dont le fondateur a été libéré mercredi 9 octobre au soir, a su se hisser en quelques mois en bonne place sur l’échiquier politique. Il ne paraît néanmoins pas avoir suffisamment de latitude pour mener lui-même les négociations et s’attirer suffisamment d’alliés. Mais l’équilibre précaire que cherchent actuellement les partis pourrait encore dépendre du second tour de la présidentielle.

La fonction suprême compte certes moins que l’exécutif et le parlement en Tunisie, mais elle pourra tout de même donner le « la » aux rapports de force au sein de ces deux sièges du pouvoir. Le pays n’est pas non plus à l’abri de jeux de chaises musicales, ou « tourisme parlementaire », comme on surnomme les vases communicants entre partis, qui ont entaché la précédente mandature de nombre de députés. 

Bien plus, le défi de la mise en place d’un gouvernement au delà des délais réglementaires pourrait avoir raison de ce nouvel hémicycle : des élections anticipées seraient envisagées au bout de deux mois. En attendant cet ultimatum, le Quartet du dialogue national (syndicat UGTT, patronat Utica, Ligue tunisienne des droits de l’homme et Ordre des avocats), actif dans la résolution de la crise de 2013 et prix Nobel, propose d’ores et déjà d’encadrer un nouveau plan pour résoudre ce casse-tête.

Les étapes constitutionnelles pour former le gouvernement.

Les étapes constitutionnelles pour former le gouvernement. © Organisation Al Bawsala

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