Justice

Assassinat de Melchior Ndadaye : au Burundi, un procès symbolique et politique à huit mois de la présidentielle

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Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h20
Le cercueil du président burundais  of Burundi, is carried.. The coffin containing the body of assasinated President S.E.  à la la cathédrale de Bujumbura, le 6 décembre 1993.

Le cercueil du président burundais of Burundi, is carried.. The coffin containing the body of assasinated President S.E. à la la cathédrale de Bujumbura, le 6 décembre 1993. © Reuters

Le procès sur l’assassinat du premier président hutu démocratiquement élu, Melchior Ndadaye, tué le 21 octobre 1993, s’est ouvert à Gitega mardi. Plusieurs cadres de l’ancienne armée sont dans le box des accusés pour cette affaire à fort enjeu symbolique, à quelques mois de la présidentielle.

C’est un procès particulier qui s’est ouvert mardi 8 octobre à Gitega, la nouvelle capitale du Burundi. Parmi les accusés figurent quatre haut gradées de l’ancienne armée dominée par la minorité tutsi, aujourd’hui à la retraite.

Ils ont été arrêtés le 24 novembre 2018 dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat de Melchior Ndadaye, premier président hutu démocratiquement élu au Burundi, tué le 21 octobre 1993. La relance de l’affaire a constitué un rebondissement inattendu, vingt-cinq ans après le procès considéré comme celui « des exécutants » qui avait visé une dizaine de soldats, dont le plus haut gradé était lieutenant.

À huit mois d’une présidentielle qui s’annonce sous haute tension, à laquelle Pierre Nkurunziza a promis de ne pas se présenter à nouveauen dépit d’une nouvelle Constitution qui l’y autorise – l’ouverture de ce procès contre ces caciques de l’ancien régime dominé par la minorité tutsi constitue un symbole fort.

Alors qu’aucun nom n’a pour l’instant été évoqué pour le dauphin potentiel de Nkurunziza, le Burundi prépare en effet la présidentielle du 20 mai prochain dans un contexte tendu. Le chef de l’État est régulièrement accusé par ses détracteurs d’instrumentaliser la question ethnique pour asseoir son pouvoir, notamment à travers la nouvelle Constitution voté en mai 2018.

L’ombre de Buyoya

Pierre Buyoya, ancien président de la République du Burundi.

Pierre Buyoya, ancien président de la République du Burundi. © Vincent Fournier/JA

Ce procès sert de démonstration de force pour Pierre Nkurunziza

Outre les quatre haut gradés qui se trouvent dans le box des accusés, onze autres anciens caciques de l’armée et de la gendarmerie, ainsi que cinq anciens proches collaborateurs de l’ex-président Pierre Buyoya sont poursuivis.

La justice burundaise avait émis dix-sept mandats d’arrêt internationaux, fin 2018, contre des personnalités de l’ancien régime. En tête de cette liste on retrouve Pierre Buyoya, aujourd’hui haut représentant de l’Union africaine pour le Sahel, dont l’ombre plane au dessus de ce procès.

« Ce procès sert de démonstration de force pour Pierre Nkurunziza », estime l’ex-président. « C’est un moyen de rassurer sa base électorale en montrant qu’il s’occupe des préoccupations liées à cette affaire et d’envoyer un message à quelques mois des élections ».

Joint par Jeune Afrique, la présidence n’a pas souhaité commenter, nous renvoyant vers le bureau du procureur qui n’était pas joignable.

L’assassinat qui a mis le feu aux poudres

Des soldats de l'armée burundaise près d'un camps de réfugiés près de Bujumbura, en 1999.

Des soldats de l'armée burundaise près d'un camps de réfugiés près de Bujumbura, en 1999. © Reuters

En 1987, dans un contexte de tensions ethniques entre Hutu – marginalisés – et Tutsi – au pouvoir -, ce dernier a renversé le président Jean-Baptiste Bagaza. Pierre Buyoya conserve le pouvoir jusqu’en 1993. Il organise alors la première élection présidentielle au suffrage universel de l’histoire du pays, qui porte pour la première fois au pouvoir un Hutu : Melchior Ndadaye. L’assassinat le 21 octobre 1993, quatre mois après son arrivée au pouvoir, avait marqué le début de la guerre civile.

Le successeur de Ndadaye, Cyprien Ntaryamira, sera également assassiné, en avril 1994, alors qu’il se trouvait dans l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana. Pierre Buyoya reprend le pouvoir en 1996, détrônant alors Sylvestre Ntibantunganya et conduit alors le Burundi vers une laborieuse sortie de crise en participant à la rédaction des accords de paix d’Arusha de 2000 et du cessez-le-feu.

Pierre Nkurunziza, lors de la campagne présidentielle de 2010.

Pierre Nkurunziza, lors de la campagne présidentielle de 2010. © Marc Hofer/AP/SIPA

Accord qui garantissait une immunité provisoire aux cadres de l’ancienne armée, et prévoyait que tous les crimes commis relèveraient désormais de la Commission vérité et réconciliation (CVR). Depuis, la crise post-électorale de 2015 et le référendum constitutionnel de mai 2018 sont venus renforcer la main-mise sur le pouvoir du Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), l’ex-rébellion de Pierre Nkurunziza.

Si la visite d’une délégation du Cnared, plateforme d’opposition en exil, dans la perspective d’un retour de certains opposants, semble indiquer une ouverture politique à l’approche de la présidentielle, l’ouverture de ce procès montre néanmoins que le régime n’a pas fini de régler ses comptes avec l’ancienne administration.

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