Analyses

Législatives en Tunisie : les islamistes d’Ennahdha parviendront-ils à constituer une majorité ?

Réservé aux abonnés | | Par - envoyée spéciale à Tunis
Mis à jour le 12 novembre 2019 à 15h20
Scène de liesse devant le quartier général d'Ennahdha, dimanche 6 octobre 2019 à Tunis.

Scène de liesse devant le quartier général d'Ennahdha, dimanche 6 octobre 2019 à Tunis. © Camille Lafrance

Le parti Ennahdha arriverait en tête des élections législatives du 6 octobre, mais loin de ses scores habituels, selon les premières estimations qui le créditent de 17 % à 18 %. Lors de ce scrutin, d’autres listes conservatrices ont gagné du terrain. Les secondes pourront-elles pour autant s’allier avec le premier ? Analyse.

Le taux de participation aux élections législatives n’a pas de quoi réjouir les partis politiques. Il a seulement atteint 41,3 %  au niveau national, selon l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie). Au bureau du parti « musulman démocrate » Ennahdha, au soir du scrutin du dimanche 6 octobre, l’ambiance est pourtant à la fête. Agglutinés devant ses portes vitrées, dans le quartier Montplaisir à Tunis, ses partisans lancent youyous et feux d’artifice. Certains tambourinent même avec ardeur contre le bâtiment.

Selon les premiers résultats préliminaires non officiels, le parti à la colombe aurait remporté 17,5 % des sièges, soit deux points de plus que Qalb Tounes, la formation de Nabil Karoui, candidat qualifié pour le second tour de la présidentielle. Mais sur les 69 sièges qu’il avait su maintenir à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) lors de la précédente mandature, Ennahdha n’en conserverait qu’une quarantaine.

« C’est une victoire couplée d’une grande mise en garde, reconnaît Mehrezia Labidi, députée sortante et candidate à Nabeul 2. Nous devrons être à la hauteur de ce renouvellement de confiance et écouter davantage les électeurs. » Au quartier général, certains parlent même de « dernière chance ».

Électorat grignoté par les listes conservatrices

D’autres listes ont grignoté son électorat. En quatrième place, al-Karama (dignité), de l’avocat controversé Seifeddine Makhlouf, auraient remporté 6,1 % des suffrages, soit 18 sièges. « Ils sont corrects et vont lutter contre la corruption », assure une électrice qui a soutenu ce nouveau courant, alors qu’en 2014 elle avait plébiscité Nidaa Tounes – pourtant à l’opposé sur l’échiquier politique. Chez Ennahdha, on reconnaît s’être fait voler du terrain par cette formation, mais on le justifie par « manque de contact avec la base et de pédagogie ».

Des listes indépendantes à coloration religieuse auraient disputé le vote conservateur et capté les voix de certains déçus. Y figureraient notamment d’ex-nahdhaouis opposés au choix des candidats par le bureau exécutif du parti. Certains dissidents auraient également été appuyés par des cadres déçus. Ennahdha avait déjà soutenu des indépendants aux municipales de 2018, faisant de ces derniers des satellites. Mais les enjeux, cette fois-ci, sont loin d’être les mêmes. Et le poids comme la cohérence de ces indépendants restent à déterminer.

À partir de maintenant, il faut mettre les désaccords de côté pour nous unir et célébrer ce moment de joie

Venu célébrer la victoire en famille, drapeau d’Ennahdha à la main, Mongi Dridi, militant depuis les années 1980, membre du bureau de l’Ariana, reste tout de même critique : « Nous étions en désaccord avec nos leaders, car nous sommes sortis perdants de la précédent mandature. À part préserver les institutions démocratiques, notre parti n’a rien fait du point de vue économique. Mais Ghannouchi nous a promis d’y travailler. À partir de maintenant, il faut mettre les désaccords de côté pour nous unir et célébrer ce moment de joie », explique-t-il.

À la sortie d’un bureau de vote, quelques heures plus tôt, Mongi, 60 ans, gardait les pieds sur terre. Il a voté Ennahdha depuis 2011, mais ne se décrit pas comme conservateur. Un choix de passion « contre les mafieux », mais aussi de raison. « C’est un parti structuré qui représente bon nombre de Tunisiens, donc il faut lui donner une majorité. C’est presque un calcul pour que cette assemblée soit gouvernable », justifiait-il (avant de connaître les premières tendances).

Alliances difficiles

« La composition du Parlement est trop fragmentée. On est en tête, mais on va avoir de grands défis, comme la formation d’un gouvernement », concède Jawhara Thiss, présidente du bureau central des Jeunes d’Ennahdha. Le parti attend les résultats officiels pour réunir son bureau exécutif, puis le conseil de la Choura, afin de décider de la stratégie à adopter. Avec sa quarantaine de députés, c’est à lui qu’incombera la délicate tâche de donner une stabilité politique à cette mosaïque sans véritable colonne vertébrale.

Projections de la composition de la prochaine assemblée tunisienne.

Projections de la composition de la prochaine assemblée tunisienne. © Association les Cahiers de la Liberté.

« Notre coalition sera nécessairement basée sur la stabilité, la mise en œuvre de réformes, un programme économique et social commun, mais aussi la lutte contre la corruption », énumère la jeune femme. Mais une coalition islamo-conservatrice ne suffira pas à réunir une majorité, selon l’association les Cahiers de la Liberté, qui épluche les résultats et scénarios de ce scrutin.

Plusieurs points distinguent par ailleurs le parti à la colombe et al-Karama, « comme leur attachement à l’idéologie », confie un cadre d’Ennahdha, qui estime que ce dernier a « dépassé les clivages identitaro-religieux ». Autre différence : la position concernant les relations internationales. Le parti arrivé en tête tend la main à l’Europe, contrairement à ses nouveaux concurrents. Dans ces conditions, il risque d’être difficile de faire perdurer la stabilité d’une éventuelle alliance.

La coalition parlementaire pourrait s’élargir aussi à Attayar (Courant démocratique, dirigé par Mohamed et Samia Abbou), voire Tahya Tounes (du chef de gouvernement Youssef Chahed), espère-t-on chez Ennahdha. Seulement, Attayar a déjà décliné cette hypothèse, préférant se maintenir dans l’opposition, sauf en cas d’union nationale…

Compromis ou compromission ?

Autre option, très débattue : rejouer la carte du consensus. Les résultats préliminaires donnent Ennahdha quasiment au coude-à-coude avec Qalb Tounes. En apparence, tout oppose les deux mouvements. Sollicités par Jeune Afrique, des cadres islamistes excluent radicalement l’option d’un rapprochement. « On a déjà bu de cette eau-là, mais chat échaudé craint l’eau froide, tranche Mehrezia Labidi. Je vais être intransigeante sur ce point. »

Nombre d’électeurs d’Ennahdha, déçus par la politique du compromis (avec Nidaa Tounes) qui l’a éloigné de ses principes et valeurs, lui ont tourné le dos. Seifeddine Makhlouf s’est prononcé en faveur d’une alliance avec Ennahdha, mais a déjà prévenu qu’aucune entente avec Qalb Tounes ne serait envisageable, au nom de la lutte contre la corruption. Le mouvement de Nabil Karoui s’y est également toujours opposé. Mais les partis auront-ils le choix ?

En politique, rien n’est exclu. Ce n’est pas notre choix de gouverner avec eux, mais on devra sans doute former un gouvernement d’union nationale

À l’inverse, Mongi se plaît à espérer que sa formation et les autres « travailleront ensemble, avec d’ailleurs bon nombre d’autres partis, car l’union fait la force ». Des cadres d’Ennahdha songent également à une alliance des contraires, au nom de la realpolitik : « En politique, rien n’est exclu. Ce n’est pas notre choix de gouverner avec eux, mais on devra sans doute former un gouvernement d’union nationale. Ce qui comptera, c’est le programme commun. »

L’ombre du « gouvernement de technocrates », qui avait dû être mis en place en 2013 pour sortir d’une longue crise politique, plane sur ce scrutin. Mais cette fois, Ennahdha pourrait y jouer son avenir.

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