Société

Sénégal : VIP, poulet frit et polémique sexiste au menu de l’inauguration du premier KFC de Dakar

Babacar Ngom coupe le ruban du "First Lady Store" le 4 octobre 2019 à Dakar. À sa droite, la ministre du Commerce Aminata Assome Diatta, à sa gauche, Amy Holman de l’ambassade des États-Unis à Dakar, et Youssou N'Dour.

Babacar Ngom coupe le ruban du "First Lady Store" le 4 octobre 2019 à Dakar. À sa droite, la ministre du Commerce Aminata Assome Diatta, à sa gauche, Amy Holman de l’ambassade des États-Unis à Dakar, et Youssou N'Dour. © Manon Laplace pour JA

Le premier restaurant KFC du Sénégal a officiellement ouvert ses portes samedi 5 octobre, après une inauguration en grande pompe qui a réuni de nombreuses personnalités. Une inauguration sur fond de polémique sexiste, puisque l’équipe du restaurant sera exclusivement féminine.

Les feux d’artifices et un lâcher de ballons fendent le ciel orageux de la corniche ouest de Dakar, au soir du vendredi 4 octobre. Une semaine après la grandiose inauguration de la mosquée Massalikoul Djinane par la confrérie mouride, le gratin sénégalais s’est réuni pour une célébration d’un tout autre genre : l’ouverture du premier restaurant KFC du pays.

Quelque 300 invités, dont pléthore de VIP, s’étaient parés de leur plus éclatants boubous, costumes et robes de soirée afin d’être les premiers à plonger la main dans les fameux buckets (seaux, en anglais) de pilons de poulets frits de la Kentucky Fried Chicken (KFC), propriété du groupe américain Yum!.

Des ministres, des représentants diplomatiques, un ex-directeur de la Fédération de basket, le fils du président Macky Sall, le footballeur El Hadji Diouf, des instagrameurs en vogue, de nombreux hommes d’affaires, ou encore la star du mbalax Youssou Ndour avaient répondu à l’invitation d’Anta Babacar Ngom Diack, la directrice générale depuis 2016 de Sedima.

Contrat de franchise nationale

Le groupe agroalimentaire fondé en 1976 par Babacar Ngom (père d’Anta) a obtenu un contrat de franchise nationale auprès de KFC, ce qui lui permet d’être le dépositaire exclusif de la marque au Sénégal. « C’est un rêve qui se réalise pour la petite fille qui s’assurait toujours, quand ses parents revenaient de voyage, qu’ils n’avaient pas oublié de lui ramener un bucket de KFC », a ainsi raconté Anta Babacar Ngom Diack, émue aux larmes, et illuminée par les néons de trois écrans géants aux couleurs rouge et blanche de la marque.

Pour fêter la concrétisation de « ce rêve », la chaîne, qui revendique huit millions de consommateurs par jour dans ses 21 000 restaurants à travers le monde, avait mis les petits plats dans les grands. Quatre heures de discours, de chants, de danses et de prestations pyrotechniques… Des festivités évidemment suivies par une séance de dégustation pendant laquelle starlettes locales et conseillers présidentiels ont pu se rassasier à coup de centaines de barquettes de poulet frit, de burgers et de milkshakes, sous le regard envieux de passants retenus derrière une grille de sécurité gardée par une armée de gros bras.

Une inauguration, chiffrée à quelque 20 millions de francs CFA (plus de 30 000 euros), censée traduire un succès plus global pour l’économie du pays. « Que le Sénégal puisse répondre à des normes exigeantes comme celles de KFC et soit attractif pour des chaînes internationales est la preuve que le pays est en croissance et se développe », justifie Anta Babacar Ngom Diack.

Une aubaine pour Sedima, dont l’abattoir de Thiès produit déjà 4 000 poulets par heure. L’entreprise pourrait d’ailleurs augmenter sensiblement sa production si les ambitions sénégalaises de KFC se concrétisent. La marque espère en effet ouvrir deux nouveaux restaurants d’ici fin 2019, et un autre en 2020.

Un service exclusivement féminin

En attendant, c’est au « First lady Store » que les clients pourront s’offrir le luxe d’un bucket (entre 11 000 et 22 000 francs CFA, soit 17 à 33 euros) uniquement servi par des femmes. Car si l’équipe de KFC Sénégal est mixte, celle du restaurant, composée d’une soixantaine de personnes, sera exclusivement féminine. « On organise en permanence des forums pour discuter de la façon de valoriser les femmes. À la Sedima, nous avons décidé d’être des acteurs de cela », justifie Anta Babacar Ngom Diack.

Une partie des employées du "First Lady Store" de KFC à Dakar, le 4 octobre 2019.

Une partie des employées du "First Lady Store" de KFC à Dakar, le 4 octobre 2019. © Manon Laplace pour JA

Sous les yeux d’un Youssou Ndour visiblement intrigué, l’équipe du restaurant a entonné We are the ladies of KFC, sur l’air du célèbre hymne caritatif We are the world.

Ce service exclusivement féminin ne fait pas pour autant l’unanimité dans le pays. Depuis quelques jours, l’initiative a même déclenché une vive polémique sur les réseaux sociaux. Certains estiment en effet que celle-ci rabaisse les femmes à des tâches essentiellement subalternes, quand d’autres, au contraire, crient au sexisme anti-homme. « Il faut oser le dire : ce que fait KFC, c’est du faux féminisme, c’est du sexisme », écrit l’un d’entre eux.

Des réactions « révélatrices du sexisme ambiant régnant dans la société sénégalaise », selon Ndeye Fatou Kane, essayiste féministe qui déplore « des réactions ahurissantes sur Twitter ». « Pendant que les uns parlaient des empoignades qui n’allaient pas tarder car, c’est connu, les femmes ne s’entendent pas, les autres parlaient des tentatives de séduction qui risquaient de plomber l’atmosphère de travail. Comme si les femmes n’étaient bonnes qu’à être cantonnées à la sphère domestique, et que tout ce qui touche au management leur serait inaccessible », déplore celle qui considère toutefois que la stratégie de KFC est davantage mue par des velléités capitalistes que féministes.

Des éléments stigmatisants qui laissent entendre qu’une femme est moins capable de s’engager au travail qu’un homme

« Les arguments contre notre démarche renvoient à la gestion de plusieurs congés maternité, aux engagements domestiques des femmes… Des éléments stigmatisants, qui laissent entendre qu’une femme est moins capable de s’engager au travail qu’un homme », tranche Rama Ndiaye, choisie pour être la directrice du restaurant.

Surfant sur cette polémique, le « First Lady Store » a officiellement accueilli son premier client samedi 5 octobre au matin. Le jeune homme avait passé la nuit sur place en attendant l’ouverture officielle. Des centaines de clients lui ont emboîté le pas tout au long de la journée, prêts à faire la queue plusieurs heures durant, quitte à frire sous un soleil de plomb.

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