Analyses

Législatives en Tunisie : quel positionnement pour les listes indépendantes ?

Les affiches électorales des candidats en Tunisie (image d'illustration).

Les affiches électorales des candidats en Tunisie (image d'illustration). © Hassene Dridi/AP/SIPA

Arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle, Kaïs Saïed se targue de ne pas avoir de parti et de ne chercher l’appui d’aucune formation politique. Des listes indépendantes se sont pourtant structurées autour de lui. Explications.

Une poignée de main relayée sur les réseaux sociaux a suffi à faire naître la polémique. Elle met en scène Kaïs Saïed, candidat arrivé en tête du premier tour de la course à la magistrature suprême, et Seifeddine Makhlouf, fondateur et tête de liste dans la circonscription Tunis 1 du controversé mouvement al-Karama (conservateur, tendance salafiste).

L’image fait office d’affiche de campagne de ce dernier. L’équipe du finaliste de la présidentielle a dû démentir l’authenticité de l’alliance évoquée. La Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica) a été saisie, et une plainte déposée auprès de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie).

Kaïs Saïed a profité de l’épisode pour réaffirmer son indépendance, assurant n’être lié à aucune campagne pour les législatives du dimanche 6 octobre. Il n’a d’ailleurs donné aucune consigne de vote, et assuré qu’il n’offrirait aucune contrepartie aux formations qui le soutiendraient.

Pourtant, certains semblent bien décidé à tenter de bénéficier de son succès électoral. « Plusieurs listes, indépendantes ou partisanes, m’ont demandé de les soutenir pour les législatives car elles voulaient utiliser le réseau d’électeurs de Kaïs Saïed, comme un simple portefeuille. C’est un vrai cirque ! J’ai refusé », témoigne ainsi l’entrepreneur Chatti Jawhar, devenu l’un des plus fervents alliés du candidat dans la ville de Sousse.

La course de fond de Kaïs Saïed

La structuration aléatoire et asymétrique des soutiens de Kaïs Saïed à travers le pays a en a surpris plus d’un. Au delà du phénomène Facebook et de la mobilisation des électeurs, ce coureur de fond pourrait avoir calculé son coup pour ne pas se retrouver sans ceinture au Parlement, si le vote du 13 octobre le porte jusqu’au palais de Carthage.

Certains aspirants à la députation seraient même complètement acquis à sa cause. « Un parent installé au Canada m’a demandé d’intégrer une liste pour soutenir Kaïs Saïed », explique Habib Heli, propriétaire d’un chantier naval et tête de liste indépendant à Sfax 1. D’abord proche du Mouvement de la jeunesse nationale de Tunisie de Thamer Bdida (exilé en Amérique du Nord), il a finalement créé sa propre liste, baptisée « Jeunesse, travail et droiture ».

La tactique, c’est que des listes indépendantes forment une coalition pour le soutenir, et qu’elles soient suffisamment nombreuses

« Tout le monde croit qu’il sera seul, mais plusieurs listes indépendantes ont été créées pour le soutenir. Nous sommes beaucoup plus qu’on ne l’imagine », veut croire ce novice en politique. Il se dit désormais prêt à tous les sacrifices pour celui en qui il croit. « Nous allons nous rassembler à l’Assemblée pour l’aider à modifier la Constitution. Même si cela me coûte mon siège », promet-il.

D’autres auraient adhéré plus récemment à son projet. « La tactique, c’est que des listes indépendantes forment, après les élections, une coalition pour le soutenir, et qu’elles soient suffisamment nombreuses », explique Sofian Cheikh, autre partisan à Sfax. 

Kaïs Saïed saluant ses supporteurs à son quartier général à Tunis, mardi 17 septembre 2019 après la proclamation officielle des résultats le donnant en tête du premier tour de l'élection présidentielle.

Kaïs Saïed saluant ses supporteurs à son quartier général à Tunis, mardi 17 septembre 2019 après la proclamation officielle des résultats le donnant en tête du premier tour de l'élection présidentielle. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Des listes indépendantes parfois divisées 

La question divise, cependant, au sein même de listes indépendantes. « Dans la mienne, quatre membres sur neuf soutiennent Kaïs Saïed, mais nous restons libres », affirme la Sfaxienne Amel Maatar. Le leader de sa liste, Abdelfattah El Gargouri, gauchiste aguerri, se méfie d’une éventuelle récupération des législatives. À son sens, « les listes soi-disant indépendantes, qui détournent l’opinion publique pour accéder au pouvoir, devraient être défaites ».

Mohamed Aloulou, figure locale de Sfax, ex-ministre de la Jeunesse et des sports après la révolution, est, lui, à la tête d’une des trois listes indépendantes affiliées à l’Union démocratique et sociale (UDS). « Avoir un parti est devenu pour beaucoup l’incarnation du mal. Par conséquent, le moindre aventurier crée sa propre liste, et c’est une véritable tombola où chacun achète son ticket. Par définition, les indépendants peuvent être de n’importe quel bord », dénonce-t-il. Aujourd’hui, il hésite sur son choix pour le second tour de la présidentielle. « Le sujet fait débat chez les indépendants, et est parfois délicat à aborder au sein d’une même liste », avoue-t-il.

Kaïs Saïed aura-t-il suffisamment d’appuis dans l’hémicycle ? D’autres listes indépendantes refusent clairement une éventuelle alliance avec ce candidat atypique. « C’est important que ces listes indépendantes ne soit pas le faux nez des partis ou des candidats, pour garantir des garde-fous et un contrôle minimal du rendement des pouvoirs dominants, surtout durant la délicate période de transition, explique Héla Boujneh, jeune candidate pour les Tunisiens de l’étranger, en préparant chez elle (à Sousse) une vidéo de campagne avec les moyens du bord – et l’aide de quelques amis. Il manque de clarté et travaille en cachette, ce qui n’est pas admissible. On a aussi du mal à y voir clair dans son programme concret. »

Risques de blocage

Face aux risques d’éparpillement des voix et d’une Assemblée kaléidoscope, l’absence de positionnement de Kaïs Saïed en faveur de tel ou tel bloc pourrait peser. « S’il s’entête dans cette manière de faire, il pourrait se faire écraser facilement, alors que nombre de listes anti-système se sont déjà déclarées en sa faveur, et ce dans toutes les circonscriptions », souligne Zouheir Benjannet, maître de conférences en sociologie au laboratoire État, culture et mutation de société de Sfax. « Il sera obligé de composer, sinon on court le risque de devoir convoquer de nouvelles élections anticipées », poursuit-il.

« Même si le Parlement bloque, Kaïs Saïed pourra toujours s’adresser au peuple pour lui demander son avis, et éventuellement corriger le tir. Pourquoi pas par référendum », anticipe quant à lui Chatti Jawhar, depuis son fief de Sousse où son candidat a détrôné tous les autres lors du premier tour de la présidentielle.

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