Culture

Au Collège de France, François-Xavier Fauvelle bouscule les idées reçues sur le continent africain

François-Xavier Fauvelle (France), historien et archéologue, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’Afrique, le 28 février 2019.

François-Xavier Fauvelle (France), historien et archéologue, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’Afrique, le 28 février 2019. © Vincent Fournier/JA

L’histoire ancienne de l’Afrique était à l’honneur au Collège de France, jeudi 3 octobre, lors de la leçon inaugurale de l’historien et archéologue François-Xavier Fauvelle, élu à la tête de la première chaire permanente de l’institution consacrée à l’histoire du continent.

Plus de 1 500 personnes se sont déplacées, ce jeudi 3 octobre, pour assister à la séance inaugurale de François-Xavier Fauvelle, historien et archéologue français, spécialiste de l’Afrique.

Il faut dire que l’événement était de taille : à 51 ans, ce directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) vient de prendre la tête de la première chaire permanente consacrée au continent africain, intitulée « Histoire et archéologie des mondes africains », au sein du prestigieux Collège de France.

Interconnexion des régions africaines

Dans la longue file d’attente qui court sur une centaine de mètres, Seny et Kelma Manatouma patientent. Le premier, Français d’origine guinéenne étudie la géographie à la Sorbonne. Le second, du Tchad, est doctorant en sciences politiques à Nanterre. Les deux étudiants sont intéressés par la manière dont François-Xavier Fauvelle bat en brèche l’idée d’une histoire de l’Afrique déconnectée de celle du reste du monde.

Cela tombe bien : lors de sa leçon inaugurale, François-Xavier Fauvelle explique qu’il compte, durant l’année universitaire, montrer l’interconnexion des régions africaines et les rapports anciens entre Afrique, Asie et Europe, en présentant l’état de ses recherches sur ce qu’il appelle les « royaumes courtiers » qui, dans l’histoire médiévale de l’Égypte, de la Corne de l’Afrique ou du Sahel, « jouent le rôle d’interface entre des bassins économiques et des mondes culturels opposés », illustrant la connexion de l’Afrique au reste du monde.

Le professeur mène un cours volontiers poétique lorsqu’il décrit les réseaux de caboteurs qui remontent les fleuves depuis les côtes de l’Océan indien, transportant avec eux des marchandises et des langues venues d’Asie, ou encore les moines éthiopiens qui écrivent des dictionnaires d’amharique, à Rome, dès le XVIIe siècle.

C’est que le quinquagénaire est aussi un homme de terrain : il a notamment mené de 2011 à 2018 des fouilles avec le chercheur marocain Elarbi Erbati sur le site de la ville médiévale de Sijilmassa, au Maroc, souvent présentée comme berceau de l’actuelle famille royale et surtout, porte saharienne d’un commerce intracontinental.

Mutualiser les approches

C’est tout un rapport au continent africain, fait de multiples idées reçues historiques, que François-Xavier Fauvelle bouscule. L’idée d’une Afrique parfaitement coupée en deux par la zone sahélienne est par exemple largement contredite.

François-Xavier Fauvelle se débarrasse de la caricature d’une histoire africaine « non-écrite »

Connaître l’histoire de l’Afrique exige un intense travail de méthode souligne l’historien, pour qui les retards dans la recherche ne sont pas dus à des raisons contingentes, mais à des problèmes concrets d’approches. Sur le terrain, comme professeur ou comme éditeur, François-Xavier Fauvelle se débarrasse de la caricature d’une histoire africaine « non-écrite », en insistant sur la richesse des sources écrites, mais souligne aussi la valeur des témoignages oraux et des « matériaux immatériels ».

Surtout, il plaide pour l’archéologie. Il raconte comment, lui et ses équipes, ont découvert en Éthiopie plusieurs villes anciennes dont personne n’avait pas de traces écrites, à la recherche d’une ville dont on conserve des témoignages, mais qui demeure en fait inconnue. En somme, il appelle à mutualiser les approches.

Modernité

Le désintérêt croissant des jeunes Africains à l’égard des universités françaises au profit des institutions anglo-saxonnes expliquerait-il le choix du Collège de France de jeter son dévolu sur François-Xavier Fauvelle ? Ses sujets de prédilection – les effets négatifs de l’archéologie coloniale, l’interconnexion des sociétés africaines, la place de l’oralité et de l’archéologie – sont typiquement de ceux qui attirent les élites du continent vers un monde anglo-saxon qui couvre ces thèmes plus abondamment.

La modernité du chercheur lui permet d’inverser un peu la vapeur : son livre le plus connu, Le Rhinocéros d’or, une trentaine d’histoires renvoyant au Moyen Âge africain, avait d’ailleurs été traduit en anglais par les presses universitaires de Princeton, aux États-Unis, en 2018.

Une chaire à un Africain ? 

La chaire aurait-elle dû être attribuée à un Africain ? Cela a été suggéré dans les couloirs d’universités, dans des articles de presse français, et sur internet.

L’historien appelle à se débarrasser d’une conception bourgeoise de l’histoire, c’est à dire conservatrice et immobile

Seny, l’étudiant de Nanterre s’interroge à nouveau. Son camarade Kelma Manatouma trouve la question légitime mais préfère apprécier l’affluence pour la création d’une chaire dédiée au continent. Il rappelle aussi qu’en 2016, c’est à l’enseignant franco-congolais Alain Mabanckou qu’a été confiée la chaire internationale de création artistique.

L’idée de la création d’une chaire permanente dédiée à l’Afrique aurait d’ailleurs été accélérée avec l’arrivée de l’auteur congolais, rappelle l’historien Patrick Boucheron dans le quotidien Libération.

En finir avec une vision centrée sur l’Europe

François-Xavier Fauvelle, lui, prouve qu’il se rattache à un courant critique de l’historiographie, « l’histoire de l’histoire ». Loin des discours bravaches classiques, il décrypte la conception d’une « bibliothèque coloniale », en citant le philosophe congolais Valentin-Yves Mudimbe à qui on doit l’expression selon laquelle « certains regardent tandis que d’autres sont regardés ».

Contre elle, l’historien appelle, ni plus ni moins, à se débarrasser d’une « conception bourgeoise de l’histoire », c’est à dire conservatrice et immobile. Un contrepoint salutaire aux discours politiques français qui, de Nicolas Sarkozy (« l’homme africain (…) n’est pas assez entré dans l’histoire ») à Emmanuel Macron (le « défi civilisationnel »)¸entretiennent une image faussée du continent.

Au journal scientifique du CNRS, François-Xavier Fauvelle résumait lui-même sa démarche : « en finir avec une vision trop centrée sur l’Europe, qui fait de l’Afrique une sorte de ‘province du monde’ ».

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