Politique

Cameroun – Akere Muna : « Il faut reprendre le dialogue national sur de nouvelles bases »

Akere Muna.

Akere Muna. © Adrienne Surprenant Collectif Item pour JA

Au deuxième jour du Grand dialogue national, les défections se multiplient au sein de la classe politique camerounaise. Akere Muna, l’un des acteurs démissionnaires, est revenu pour Jeune Afrique sur les raisons de son départ et les chances de réussite de cet événement, initié par Paul Biya, qui vise à mettre fin à la crise en zone anglophone.

Alice Sadio, Jean Jacques Ekindi et Celestin Bedzigui ont rallongé mardi, la liste des personnalités qui ont claqué la porte du Grand dialogue national. La veille, l’opposant Akere Muna, candidat à l’élection présidentielle en 2018 avant de retirer sa candidature au profit de Maurice Kamto, était le premier à annoncer son départ définitif du Palais des congrès, après avoir tenté en vain de faire inscrire la question de la forme de l’État sur l’agenda des travaux.

Ces opposants assurent que les assises de Yaoundé sont verrouillées et que les points de vue opposés à ceux du gouvernement ne sont pas pris en compte. Un constat que ne partage pas le secrétaire général du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) Gregoire Owona qui estime que ces politiciens « croyaient pouvoir prendre le dialogue en otage ». « Qu’ils nous laissent travailler tranquillement pour la paix », s’est-il insurgé.

Les chances de réussite du dialogue demeurent donc une épineuse question, d’autant que des hordes de sécessionnistes ont paradé dans certains villages anglophones pour célébrer l’indépendance proclamée de l’Ambazonie, ce mardi 1er octobre. Selon des sources concordantes, le chef de guerre Fields Marshall serait réapparu dans son village à Azi (Nord-Ouest). Pour Akere Muna, il faut « reprendre ce dialogue sur de nouvelles bases », pour donner une chance à la paix.

Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous décidé de quitter les travaux du Grand dialogue national ?

Akere Muna : Je pense d’abord que c’est avec beaucoup de réticences que j’ai été convoqué à ces assises. Je ne suis pas non plus un néophyte de ce type d’événements mais je voulais m’y rendre pour savoir ce qui s’y passait. Je me suis donc retrouvé à la séance plénière, après la cérémonie d’ouverture. Seulement, elle était entièrement ficelée à l’avance. Les intervenants étaient déjà désignés, il n’y avait pas de session de questions-réponses, aucune participation spontanée n’était possible.

En clair, il y avait une liste d’intervenants, on les a appelés au pupitre, ils ont délivré leur discours, on a désigné les présidents des commissions, et c’était la fin des travaux. Il n’y avait pas de marge de manœuvre. Je ne me voyais pas m’asseoir avec des orateurs prédéterminés sans pouvoir dire ce que je pense.

Joseph Dion Ngute, le Premier ministre camerounais, lors de l'ouverture du dialogue national à Yaoundé, le 30 septembre 2019. © DR / Dialogue national

Il y a un débat qui anime le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, et il faut être aveugle pour ne pas le voir : c’est la forme de l’État

Vous aviez remis votre contribution au Premier ministre le 24 septembre pour donner votre point de vue sur la crise anglophone. N’aviez-vous pas été informé de ces conditions à ce moment-là ? 

Pas du tout. La seule chose dont j’ai été informé, la veille, c’est que huit commissions allaient être créées, toutes choisies par le président de la République. Une fois sur place, tout était préparé à l’avance.

Quand on parle de dialogue, on présume qu’on va se parler. Lors de son discours d’ouverture à la séance plénière, le Premier ministre avait d’ailleurs annoncé qu’une liste serait mise à disposition de l’assistance afin d’élargir les interventions. Mais ça n’a jamais été le cas.

Quelles étaient vos propositions pour résoudre cette crise ? 

Il y a un débat qui anime le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, et il faut être aveugle pour ne pas le voir : c’est la forme de l’État. Ce débat a commencé en 1964, avec le mémorandum adressé par le Docteur Fonlon au président Ahidjo, dans lequel il réclamait déjà un dialogue permanent entre anglophones et francophones.

Avec l’avènement du multipartisme en 1992, les revendications ont connu un coup d’arrêt car les anglophones ont estimé que la voie démocratique pourrait résoudre les problèmes d’inéquité et d’injustice. Mais la gestion de cette élection a fait comprendre aux anglophones qu’un des leurs ne serait jamais président dans ce pays.

En 1996, l’adoption d’une nouvelle Constitution avec l’autonomisation des régions a suscité un nouvel espoir. Mais en 2004, la loi d’orientation de cette décentralisation a de nouveau déçu, car on s’est rendu compte que l’administration centrale contrôlait toujours tout. Tant qu’on ne débat pas de cette question, le problème demeurera.

Vous campez sur le fédéralisme. Pourtant, Yaoundé semble disposé à accélérer la décentralisation et le transfert du pouvoir aux communautés locales… 

La décentralisation a été adoptée en 1996, mais ce n’est que 23 ans plus tard qu’on en débat. Je ne suis pas sûr que cela démontre une volonté de l’appliquer.

Selon la Constitution de 1961, les bases de l’État fédéral n’étaient pas celles d’un rapprochement entre les gouvernés des gouvernants, mais plutôt de l’union de deux territoires : le Southern Cameroons britannique et la République devenue indépendante. Les bases de cette fédération étaient davantage politiques et se définissaient selon la formule « un pays, deux systèmes ».

Akere Muna dans son bureau d'avocat. © Adrienne Surprenant/Collectif Item pour Jeune Afrique

Ce dialogue a autant de chance d’aboutir que donner le médicament du paludisme a quelqu’un qui souffre d’une autre maladie

Ce système est bafoué et justifie les plaintes des anglophones. Le cas de la traduction en anglais du Code de l’organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada), qui était l’une de leurs revendications, illustre que la langue première au Cameroun est le français et que l’anglais est relégué au second plan. La décentralisation ne pourra jamais adopter le point de vue un état deux systèmes, et on ne pourra donc jamais résoudre le problème posé.

Le Grand dialogue national n’a-t-il donc aucune chance de mettre fin aux violences ?

Ce dialogue a autant de chance d’aboutir que donner le médicament du paludisme a quelqu’un qui souffre d’une autre maladie. Ce type d’événements suppose que vous les participants se sont entendus sur les préalables, et qu’ils s’y rendent pour discuter de l’exécution des résolutions.

On ne peut pas établir un dialogue dans un pays en guerre, où des milliers de personnes sont des réfugiés, avec des prisonniers politiques, sans cessez-le-feu, etc. On ne peut pas marcher dans la même direction si on ne s’est pas encore réconciliés avec nous-mêmes.

Comment sauver ce dialogue ? 

Il faut le reprendre sur de nouvelles bases, faire en sorte qu’il se tienne ailleurs, et désigner un autre médiateur. On me traite de personne « nocive » parce que je donne mon point de vue. Le sultan Mbombo Njoya [membre du RDPC, parti au pouvoir] , lui aussi, a fait une proposition de limitation de mandat, avant d’être aussitôt recadré alors que toute la salle l’a acclamé. Nous avons cultivé l’intolérance et un système politique très incestueux, au sein duquel aucun autre son de cloche n’est permis.

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