Politique

Sénégal : de Karim Wade à Khalifa Sall, quand les confréries musulmanes se posent en médiatrices

La mosquée Massalikoul Djinane vue de l'extérieur.

La mosquée Massalikoul Djinane vue de l'extérieur. © Manon Laplace pour JA

Au lendemain de la libération de Khalifa Sall et du rapprochement affiché entre Macky Sall et Abdoulaye Wade, nombre de commentateurs soulignent l’importance des médiations menées par les responsables religieux, notamment confrériques. Le politologue Papa Fara Diallo revient sur les principaux faits d’armes de ces acteurs incontournables de la vie politique sénégalaise.

À peine libéré de la prison de Rebeuss, après deux ans et demi passés derrière les barreaux pour escroquerie aux deniers publics, l’ancien maire de Dakar, Khalifa Ababacar Sall, quittait Dakar, au milieu de la nuit, pour se rendre à Tivaouane, la ville saint de la confrérie tidiane – à laquelle il appartient.

Une visite qui ne surprend pas dans le contexte sénégalais, où les confréries jouent un rôle qui dépasse de loin le seul périmètre spirituel. En politique, les chefs religieux ont ainsi joué régulièrement les médiateurs entre le pouvoir et les différentes composantes de l’opposition.

L’intervention du huitième khalife général des mourides, Serigne Mountakha Bassirou Mbacké, aurait d’ailleurs conduit à la grâce accordée le 29 septembre à Khalifa Sall et à deux de ses coaccusés par le président Macky Sall. C’est du moins ce qu’estime Papa Fara Diallo, enseignant-chercheur en sciences politiques à l’Université Gaston Berger (Saint-Louis), qui voit dans ces actions de médiation une manière, pour les leaders religieux, de conserver leur pouvoir symbolique.

Jeune Afrique : Macky Sall a pris tout le monde de court en graciant Khalifa Sall, dimanche 29 septembre. Pourquoi a-t-il pris le risque de laisser l’opposition se restructurer en vue des prochaines élections locales et législatives ?

Papa Fara Diallo : On peut émettre trois hypothèses. D’abord, il est possible que Macky Sall ait pris cette décision parce qu’il n’a pas trouvé de dauphin potentiel au sein de son propre camp. Sa logique serait donc très différente de ce qu’elle pouvait être à la veille de la présidentielle, puisqu’en 2024 lui-même n’est pas censé être candidat.

La seconde – la moins probable selon moi -, c’est que le président veut donner des gages de bonne volonté afin d’apaiser le climat politique et de sortir par la grande porte au terme de son second mandat.

La troisième hypothèse consiste à dire que la pression du khalife général des mourides, lors de l’inauguration de la mosquée Massalikoul Jinaan, à Dakar, a été telle que le président ne pouvait pas refuser d’accéder à sa demande.

N’oublions pas que Khalifa Sall a été condamné aux côtés de Yaya Bodian et Mbaye Touré. Or ce dernier est très proche du khalife général de Touba, qui était d’ailleurs allé lui rendre visite en prison. Il est donc possible que son rôle, lors d’une journée chargée de symboles, ait été décisif.

Au Sénégal, jusqu’où remonte ce lien très fort entre les pouvoirs religieux et politique ?

À la crise du 7 décembre 1962 entre le président Léopold Sédar Senghor et le président du Conseil Mamadou Dia, qui se partageaient la tête de l’exécutif. Dans un pays composé à 95 % de musulmans, c’est pourtant Senghor, le catholique, qui a bénéficié du soutien des quatre principales confréries, ce qui lui a permis de rester au pouvoir pendant 20 ans.

Il avait mis en place un contrat social tripartite composé des religieux, des disciples citoyens et de l’État central. L’État a donné aux confréries le moyen d’accéder à de nombreuses ressources – octroi de terres agricoles, recrutement de dignitaires… En retour, les khalifes généraux faisaient appel au soutien de leurs disciples à travers les ndiguël, les consignes de vote.

Le président sénégalais Macky Sall et son prédécesseur, Abdoulaye Wade, s'affichent côte à côte lors de l'innauguration de la grande mosquée mouride de Dakar, le 27 septembre 2019.

Le président sénégalais Macky Sall et son prédécesseur, Abdoulaye Wade, s'affichent côte à côte lors de l'innauguration de la grande mosquée mouride de Dakar, le 27 septembre 2019. © DR / Présidence Sénégal

Le dernier ndiguël électoral remonte au règne d’Abdou Diouf. Les « médiations » dans le champ politique sont-elles un moyen pour les confréries de conserver leur influence sur la vie politique sénégalaise ?

Bien sûr. À partir de la vague de démocratisation des années 1990, une jeunesse urbaine faisant une distinction nette entre vie privée et vie de citoyen a commencé à émerger. Certes, les ndiguël ne sont plus opératoires, mais les confréries n’ont rien perdu de leur pouvoir symbolique.

Chaque personne qui cherche à entrer en politique ou à présenter sa candidature doit faire le tour des confréries. Avec cette fonction légitimatrice quasi mystique, celles-ci conservent un rôle décisif dans la vie politique.

Il arrive aussi que cela s’étende aux conflits sociaux…

Au début du mandat de Macky Sall, entre 2012 et 2013, les syndicats étaient engagés dans un bras de fer avec le gouvernement. Ils se sont alors rapprochés des chefs religieux pour obtenir gain de cause. Le khalife général des tidianes les a reçus et a joué un rôle décisif qui a, en partie, permis de dénouer cette crise.

Quel rôle ont-ils joué lors des campagnes électorales, qui correspondent à des moments de tension politique exacerbées ?

Après les élections locales de 1996, qui correspondaient à un moment très tendu de la vie politique sénégalaise, les khalifes généraux s’étaient exprimés publiquement à la télévision pour demander à ce que le président intervienne. Abdou Diouf avait alors décidé de faire revoter les citoyens dans les circonscriptions les plus litigieuses.

Et en 1998, il créait l’Observatoire national des élections (Onel), dirigé à l’époque par le général Niang.

Les médiations politiques sensibles ne sont pas pour autant l’apanage des confréries…

À l’issue des présidentielles et législatives de 1988, extrêmement chaotiques et contestées par l’opposition, le président Abdou Diouf avait convoqué une table ronde nationale, confiée au juge Kéba Mbaye et à un professeur de droit. Celle-ci a permis d’adopter à l’unanimité un nouveau code électoral, lequel a mené le pays à sa toute première alternance, en 2000.

Le jour de sa sortie de prison, le fils du khalife général des mourides était présent à la résidence de Madické Niang, où le fils de l'ancien président s'est rendu pour le rencontrer avant de s'envoler pour le Qatar.

Le jour de sa sortie de prison, le fils du khalife général des mourides était présent à la résidence de Madické Niang, où le fils de l'ancien président s'est rendu pour le rencontrer avant de s'envoler pour le Qatar. © DR

 

Le khalife général des mourides a eu à jouer un rôle important dans la libération de Karim Wade

Abdoulaye Wade avait été critiqué après sa première élection, en 2000, lorsqu’il était allé se prosterner devant Serigne Saliou Mbacké à Touba. Cet acte lui a-t-il été bénéfique ?

Le président Wade n’a jamais caché son appartenance indéfectible à la confrérie mouride. C’est à Touba qu’il a réservé son premier déplacement après son élection. Il a forcément joué de cette proximité pour que son fils puisse être gracié et libéré, en 2016, puisqu’il n’y avait plus de voie de recours légal possible.

Le khalife général des mourides a eu à jouer un rôle important dans la libération de Karim Wade. D’ailleurs, le jour de sa sortie, le fils du khalife était présent à la résidence de Madické Niang, où le fils de l’ancien président s’est rendu exprès pour le voir avant de quitter Dakar pour le Qatar.

Pourtant, Abdoulaye Wade n’a pas toujours bénéficié du soutien de la communauté mouride…

Lors de l’élection présidentielle de 1993, qui a généré un climat délétère dans le pays, Abdoulaye Wade et d’autres membres de l’opposition avaient été emprisonnés à l’issue de la proclamation des résultats. C’était une manière pour le pouvoir d’empêcher une mobilisation massive de la jeunesse.

Le front social était alors en ébullition. Une bonne partie de la société civile et certains religieux sont sortis dans les rues. Serigne Moustapha Sy, un dignitaire des moustarchidines, liés aux tidiane, avait été mis en prison pendant plus d’un an suite à une manifestation.

Les mourides, eux, étaient beaucoup plus en phase avec le gouvernement. C’est quand il est devenu président de la République, en 2000, que cette allégeance mouride est devenue favorable à Abdoulaye Wade.

Avant son élection, il n’avait jamais remporté d’élection à Touba. Ce n’est qu’après 2000, et même après sa défaite en 2012, qu’il a gagné de l’influence en pays mouride. Certes, il entretient une relation d’affinité avec la confrérie. Mais elle ne lui a été bénéfique qu’une fois qu’il a pu financer des projets pour la région de Touba. Il connaissait les rouages du système de clientélisme initialement mis en place par Léopold Sédar Senghor pour obtenir le soutien des autres confréries. Il n’a fait que perpétuer cette tradition.

Aujourd’hui, un leader politique pourrait-il se passer des confréries ?

Ousmane Sonko [arrivé troisième de la présidentielle] affiche un discours et un style novateurs, lui qui affirme vouloir faire la politique différemment. Il a toutefois fait le tour des confréries avant d’annoncer sa candidature à la présidentielle. Et lorsque les travaux de la mosquée Massalikoul Jinaan ont été achevés et que le khalife général des mourides est arrivé à Dakar en vue de l’inauguration, il a été l’un des premiers à lui rendre visite. C’est bien la preuve qu’aujourd’hui encore, quelle que soit la volonté de rupture affichée par les hommes politiques, ils restent conscients du poids sociologique et symbolique des confréries.

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