Elections

[Tribune] Présidentielle en Algérie : quand l’idéal démocratique se heurte à l’élection

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Docteur en géographie politique de l'université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la politique arabe de la Russie. Né à Alger, il y a vécu jusqu'en 2005.

Des manifestants défilant dans les rues de la capitale Alger, vendredi 30 août 2019 (image d'illustration).

Des manifestants défilant dans les rues de la capitale Alger, vendredi 30 août 2019 (image d'illustration). © TOUFIK DOUDOU/AP/SIPA

Après les échecs d’avril et de juillet, le pouvoir algérien tente d’imposer une nouvelle élection présidentielle le 12 décembre prochain. Les Algériens, mobilisés depuis plus de sept mois, la rejettent.

L’élection n’est pas la démocratie. Et dans l’Algérie d’aujourd’hui, elle est même précisément le contraire. L’état-major de l’armée, avec à sa tête le bouillonnant Ahmed Gaïd Salah – devenu bavard du jour au lendemain grâce à la révolution en cours -, a décidé de prendre en main plus ostensiblement l’avenir politique du pays. Autrement dit, nous avons affaire à une junte.

Et pour fermer la « parenthèse » révolutionnaire, cette junte entend rapidement faire élire celui qui saura au mieux protéger ses intérêts et maintenir ce régime cryptocratique, clandestin et corrompu : le nouveau Bouteflika.

Plusieurs mois après le déclenchement de ce processus révolutionnaire inédit en Algérie, et en dépit des multiples ruses du pouvoir algérien, les antagonismes se précisent : le peuple algérien résiste à une junte militaire et l’idée démocratique se heurte à l’élection. Les Algériens qui manifestent inlassablement depuis février veulent se saisir du destin politique de leur pays. Les généraux qui menacent et qui intimident veulent, quant à eux, sauver un régime qui sévit depuis l’indépendance en 1962. Telle est la nature du bras de fer.

Des diplomates aux militaires : la négation de la politique

Le régime algérien a non seulement privé le peuple de politique, mais il s’en est aussi lui-même privé. Pour « gérer » ce soulèvement populaire, il s’est appuyé sur deux types d’acteurs dont les missions sont habituellement tournées vers l’extérieur : les diplomates et les militaires.

Pensant avoir déjà gagné, les militaires ne s’encombrent pas d’inutiles engagements : ils se contentent d’intimider et de menacer

Ce réflexe incongru – après tout, c’est une affaire politique algéro-algérienne – sonne comme une intention de « désalgérianiser » les manifestants. Après les douces et fausses promesses d’un Lakhdar Brahimi, nous voici avec les coups de boutoir (et de matraque) d’un vieux général bouillonnant.

Pensant avoir déjà gagné, les militaires ne s’encombrent pas d’inutiles engagements : ils se contentent d’intimider et de menacer. Il n’est plus question de transition et de transformations institutionnelles. Il s’agit désormais de promouvoir éhontément la continuité.

Arnaques constitutionnelle et judiciaire

Acrobate, le pouvoir algérien réussit l’exploit de s’abriter derrière sa Constitution (aussi peu légitime que lui) tout en la piétinant. Pour contrer l’idée d’une transition sans les hommes du régime – c’est-à-dire ceux qui sont responsables de la situation actuelle et qui dirigent encore le pays –, les militaires invoquent cette sacro-sainte Constitution. Pourtant, celle-ci ne permet nullement à un chef d’état-major de faire la pluie et le beau temps. Elle ne permet pas non plus à un gouvernement chargé d’expédier les affaires courantes de multiplier les initiatives engageant l’avenir politique et économique du pays. Mais on n’est pas à une contradiction près.

Aucun cerveau normalement constitué ne peut s’accommoder de l’idée qu’un général qui a couvert les pires forfaitures impose son projet politique

De son côté, la justice algérienne joue un jeu cynique et pervers. Elle agit doublement au service de la junte militaire. D’un côté, elle l’aide à sacrifier certaines personnalités emblématiques des années Bouteflika – que les Algériens auraient sans doute préféré voir jugées et condamnées autrement que dans le cadre du sauvetage de leurs complices. De l’autre, elle l’aide à intimider et à réprimer des citoyens ordinaires et des opposants qui se retrouvent malmenés pour des drapeaux ou des pancartes, accusés d’atteinte à la sécurité de l’État, à son unité, ou encore au moral des troupes.

Un contexte pas si favorable à la contre-révolution

L’état-major algérien peut compter aussi sur trois types d’acteurs : des anciens du régime revenus pour le sauver (on les retrouve dans de fausses instances de médiation), une partie des élites intellectuelles (presque tous les médias qui agissent souvent comme de simples relais de l’état-major) et une partie de la population algérienne (attachée à l’ordre pour l’ordre et sensible à la sacralisation de son armée).

Ceux qui continuent de manifester et qui sont déterminés à empêcher la tenue d’une énième élection frauduleuse ont le mérite de la constance, de la cohérence et de la rationalité : ceux qui ont osé gouverner le pays à l’abri du peuple et imposer un homme sans vie à la tête de l’État pendant plusieurs années doivent rendre des comptes et ne peuvent en aucun cas organiser la moindre élection. Aucun cerveau normalement constitué ne peut s’accommoder de l’idée qu’un général qui a couvert les pires forfaitures impose son projet politique.

La mobilisation des Algériens peut empêcher la tenue de l’élection prévue en décembre

Pour contrer ce projet, les Algériens disposent de deux atouts, l’un national et l’autre régional. Sur le premier plan, leur mobilisation et leur témérité peuvent empêcher la tenue de cette élection prévue en décembre, et une troisième élection avortée (après avril et juillet) serait un coup dur pour le régime. Sur le plan régional, l’axe de la contre-révolution dans le monde arabe mené par les Saoudiens et les Émiratis multiplie les déroutes. L’autoritarisme militaire est passé de mode.

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