Livres

« La dos Santos company », l’incroyable saga du clan qui a tenu l’Angola pendant 38 ans

José Eduardo dos Santos, l'ex-président angolais avec sa femme Ana Paula, au premier plan. Sa fille Isabel dos Santos, au côté de son époux, Sindika Dokolo, au second plan.

José Eduardo dos Santos, l'ex-président angolais avec sa femme Ana Paula, au premier plan. Sa fille Isabel dos Santos, au côté de son époux, Sindika Dokolo, au second plan. © Bruno Fonseca / REA

José Eduardo, Isabel, José Filomeno... Dans « La dos Santos company. Mainmise sur l'Angola », qui sortira le mercredi 2 octobre, notre collaboratrice Estelle Maussion raconte l'extraordinaire histoire d'une famille devenue intouchable, jusqu'à l'élection de João Lourenço. Jeune Afrique vous propose le premier chapitre en accès libre.

Un père autoritaire, une fille milliardaire et un fils emprisonné. Dans La dos Santos Company. Mainmise sur l’Angola, Estelle Maussion – journaliste en Angola de 2012 à 2015 – plonge le lecteur dans l’incroyable histoire du clan dos Santos, entre rebondissements, coups tordus et manipulations.

Arrivé au pouvoir en 1979, le père José Eduardo dos Santos décide de tout, tout seul, et distribue les ressources à ses proches, tandis que la majorité de la population vit avec moins de deux dollars par jour. Un règne familial qui s’annonce éternel jusqu’à ce que le nouvel homme fort, João Lourenço décide de faire le ménage après avoir remporté la présidentielle de septembre 2017.

Ce livre est le fruit d’une longue enquête qui décrypte une saga familiale, celle des dos Santos, tout en mettant en perspective les défis actuels de l’Angola.

Jeune Afrique publie en exclusivité le premier chapitre de l’ouvrage publié aux éditions Karthala.

Il était une fois à Luanda…

« Quand nous sommes réunis, nous ne parlons pas de nos activités professionnelles. Nous échangeons des nouvelles, surtout à propos des enfants. Nous évoquons souvent le bon vieux temps, l’époque où nous étions petits. » Trentenaire souriant et élégant, José Filomeno, le premier fils du président angolais, fait cette confidence un après-midi d’octobre 2012 à Luanda, après deux heures d’entretien.

À 34 ans, il vient d’intégrer, grâce à un décret signé par son père, le trio d’administrateurs dirigeant le fonds souverain de l’Angola. Moins d’un an plus tard, il prendra, toujours grâce à son père, la tête de ce même fonds d’investissement étatique doté de quelque cinq milliards de dollars.

Une famille comme les autres ?

Les dos Santos sont une famille comme les autres, laisse pourtant entendre le jeune homme à la voix posée. Ils déjeunent chez la grand-mère Marta le dimanche. À table, comme dans beaucoup de foyers, interdiction de parler travail.

On évite aussi les sujets qui fâchent. Qu’est-ce que Zénu – le surnom de José Filomeno – compte faire du pactole reçu de papa ? Est-ce que l’aînée Isabel, déjà à la tête d’un empire, ne peut pas laisser un peu de place à ses demi-frères et sœurs plus jeunes ? Doit-on vraiment payer aussi cher l’allégeance des amis du clan, dont le vice-président Manuel Vicente et le général Kopelipa ?

 José Eduardo est le maître de leur existence, le « parrain » d’un clan qui règne sans partage et sans scrupule sur l’Angola

ans le joyeux vacarme provoqué par les petits-enfants, tous guettent la réaction du patriarche, José Eduardo, l’incarnation d’une main de fer dans un gant de velours. Jamais d’éclat de voix, jamais de scène en public mais une autorité incontestée et incontestable. Chef de tribu impénétrable, c’est lui qui décide, départage, promeut et punit. Il n’est pas seulement leur frère, père, grand-père, chef ou président. Il est le maître de leur existence, le « parrain » d’un clan qui règne sans partage et sans scrupule sur l’Angola.

Le quartier présidentiel, un bunker

Sa toute-puissance ne se ressent nulle part ailleurs mieux que dans la Cidade Alta, le quartier qui abrite le palais présidentiel. Luanda est une ville chaotique, bruyante, aux trottoirs défoncés ou inexistants et à la circulation automobile anarchique. Située sur les hauteurs de la ville, la cidade alta est un havre de verdure, de silence et d’ordre.

Belles allées de palmiers, rues parfaitement asphaltées, trottoirs pavés quotidiennement balayés, bâtiments roses et blancs datant de l’époque coloniale ornés de colonnades. On y entend les oiseaux chanter.

Sur le chemin, des militaires en treillis armés de mitraillettes sont postés à chaque porte, soit tous les cent mètres

Ce cadre idyllique ferait presque oublier qu’il s’agit d’un bunker. En voiture, vous pouvez y passer mais interdiction de vous garer ou de vous arrêter. Il faut utiliser un parking en contrebas puis finir le trajet à pied. Sur le chemin, des militaires en treillis armés de mitraillettes sont postés à chaque porte, soit tous les cent mètres. Toute personne extérieure est immédiatement repérée et doit montrer patte blanche.

José Eduardo, le 12 avril 2008. © Themba Hadebe/AP/SIPA

Passée une première guérite, il faut marcher encore un peu avant d’apercevoir l’entrée du palais présidentiel et son portique de sécurité où des agents en costume-cravate retiennent les téléphones portables, interdits dans l’enceinte. Une fois à l’intérieur, les visiteurs subissent une ultime épreuve, une attente à durée indéterminée, cantonnés dans des salles en marbre mais sans fenêtre. Chef de la police, ministre, ambassadeur, tout le monde reçoit le même traitement.

Les journalistes sont relégués dans les jardins pour des déclarations à la presse, toujours brèves et très encadrées

Une aile du palais est réservée aux réceptions de personnalités étrangères, dont la date et l’heure ne sont confirmées qu’à la dernière minute. Accueillis avec les hommages militaires, les chefs d’État et de gouvernement sont ensuite escortés dans un petit salon feutré. Chaque geste est scruté par les hommes du protocole. Les journalistes sont relégués dans les jardins pour des déclarations à la presse, toujours brèves, très encadrées et rarement suivies de questions. Voilà l’atmosphère dans laquelle règne José Eduardo dos Santos.

Le président décide de tout, tout seul

Sur le papier, l’Angola est une démocratie. Il y a une Constitution, des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire séparés, des élections organisées régulièrement. Dans les faits, le président angolais décide de tout, tout seul. Et cela, depuis des années du haut de sa tour d’ivoire qu’est le palais présidentiel.

L’ancien président angolais José Eduardo dos Santos, en décembre 2007 à Lisbonne. © Paulo Duarte/AP/SIPA

Les conseils des ministres se déroulent à l’étage dans une immense salle rectangulaire. Quelques bouquets de fleurs tentent d’apporter un peu de chaleur à la pièce. En vain. La configuration des lieux suffit pour comprendre qui est le chef. José Eduardo dos Santos préside derrière un imposant bureau juché sur une estrade. En contrebas, les ministres se rangent, disciplinés, autour d’une table ovale.

Lorsque le président fait son entrée, l’ambiance se tend. Les visages se ferment. On retient son souffle. Puis, impassible, il écoute pendant des heures les rapports de ses subordonnés avant de finalement annoncer ses décisions. « Rares sont les téméraires à prendre la parole spontanément, la plupart des ministres attendent que cela se passe en priant pour ne pas être sollicités, raconte un ancien habitué de ces réunions. Quand le président ne peut pas imposer ses vues aussi directement alors il ruse ! » Par exemple lorsqu’il doit consulter le conseil de la République, organe qui rassemble les forces vives du pays (magistrats, partis politiques, responsables religieux et associatifs), avant de prendre une décision importante comme la date des élections.

José Eduardo dos Santos considère le pays comme sa propriété privée

La séance commence comme n’importe quelle autre. Il laisse parler longuement les différents protagonistes sans jamais prendre la parole ni montrer aucune réaction. On dirait un sphinx. Chacun est agréablement surpris et a l’impression d’être entendu. Jusqu’au moment où, en fin de session, José Eduardo dos Santos annonce la date de son choix, pour reprendre l’exemple des élections, soulignant qu’elle a été choisie d’un commun accord…

L’État angolais, une entreprise familiale

Si le président angolais se comporte de cette façon, c’est parce qu’il « considère le pays comme sa propriété privée », résume, après s’être assurée de l’absence d’oreilles indiscrètes, une consœur journaliste angolaise. Et pour cause, José Eduardo dos Santos n’administre pas un État, il régit une entreprise familiale.

Depuis son arrivée à la tête de l’Angola en 1979 – je n’étais pas née, comme les trois quarts des Angolais –, le parrain a pris soin de distribuer richesses nationales et postes à responsabilités à ses proches. Si son deuxième enfant et premier fils, José Filomeno, a été bien servi avec le fonds souverain, c’est son aînée, Isabel, qui a reçu la plus grosse part du gâteau avec des positions dans l’industrie du diamant, les banques, les télécoms, l’immobilier et le commerce.

Les deux héritiers suivants, la députée Welwitschia dite Tchizé et l’artiste José Paulino de son nom de scène Coréon Dú, ne sont pas à plaindre. Ils sont omniprésents dans le domaine culturel et l’audiovisuel public. Une ex-compagne du président a pendant longtemps dirigé l’agence supervisant les investissements étrangers dans le pays.

Quant à l’actuelle Première dame, Ana Paula, une ancienne hôtesse de l’air, elle fait des affaires dans le secteur aérien et celui de la mode. Avec les trois enfants issus de son mariage avec José Eduardo, des jeunes d’une vingtaine d’années, ils sont les heureux propriétaires d’un luxueux institut de beauté à Luanda (le Deana Day Spa).

La fille aînée de José Eduardo dos Santos est une redoutable femme d’affaires, devenue la première Africaine milliardaire en 2013

Des membres de la famille présidentielle sont aussi présents dans toutes les grandes entreprises : la société nationale de pétrole Sonangol, l’exploitant des diamants Endiama, la compagnie aérienne TAAG, les sociétés de gestion de l’eau et de l’électricité.

La fondation José Eduardo dos Santos et celle de la Première dame centralisent les actions de bienfaisance. De son côté, Isabel brille en tant que dirigeante de la Croix-Rouge en faisant venir à Luanda, le temps d’un gala de charité, la diva américaine Mariah Carey.

Isabel, la « princesse » 

Isabel, c’est l’étoile de la famille et son visage séduisant à l’étranger. Si on la surnomme la princesse, c’est parce que sa vie a tout du conte de fées. Elle est riche (fortune estimée à trois milliards de dollars), intelligente (ingénieure polyglotte) et belle (en tailleur-pantalon comme en robe de soirée).

Isabel dos Santos, le 15 mars 2019. © Unitel Angola/AP/SIPA

Métisse née de l’union entre José Eduardo dos Santos et une Russe, elle est mariée à un prince charmant, le Congolais Sindika Dokolo, collectionneur d’art et fils d’un banquier ayant fait fortune dans le Zaïre de Mobutu. Cosmopolite et globe-trotter, Isabel sait recevoir, comme lors d’une somptueuse fête d’anniversaire organisée dans un palace de Marrakech, mais aussi s’amuser au sein de la jet-set mondiale pendant le festival de Cannes.

N’allez pourtant pas croire qu’elle reste à la maison s’occuper des enfants. La fille aînée de José Eduardo dos Santos est une redoutable femme d’affaires, devenue la première Africaine milliardaire en 2013. Un jour, elle croise le fer avec le groupe espagnol CaixaBank pour prendre le contrôle de la banque BPI à Lisbonne. Le lendemain, elle intègre une délégation de deux-cents chefs d’entreprises angolais en visite officielle en Chine.

Isabel n’est pas qu’un exemple pour les femmes du continent mais bien pour tous les Africains

Le jour suivant, elle assiste à un forum des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) à Johannesburg. Vous comprenez pourquoi mes efforts pour la croiser ont mis du temps à porter leurs fruits. Par chance, je suis de passage en Afrique du Sud en même temps qu’elle en août 2013. C’est dans ce cadre que je la vois pour la première fois, soit un an et demi après mon arrivée à Luanda. En tant que patronne d’Unitel, le premier opérateur de téléphonie en Angola, elle participe à une table ronde avec d’autres pointures africaines, dont Johann Rupert, l’homme le plus riche d’Afrique du Sud, et Mo Ibrahim, milliardaire anglo-soudanais chantre de la bonne gouvernance.

Son intervention, dans un anglais parfait, dure à peine trois minutes. Souriante, elle se prête ensuite aux questions de la salle, sans jamais conserver la parole très longtemps. Comment encourager l’investissement dans les télécoms ? Quels sont les moteurs de la croissance africaine ? Quel est le rôle des femmes dans le développement ?

Facile, ce sont ses thèmes de prédilection. Elle est comme un poisson dans l’eau. « Isabel n’est pas qu’un exemple pour les femmes du continent mais bien pour tous les Africains », s’enthousiasme le modérateur du débat, Donald Kaberuka, le président de la Banque africaine de développement de l’époque. La salle est conquise. Les applaudissements fusent. Le tout sous les yeux de son mari, assis au premier rang dans le public. Isabel a le succès modeste, elle remercie l’assemblée sobrement. Comment est-elle devenue milliardaire avant 40 ans ? Je vous expliquerai cela un peu plus tard.

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