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À quoi rêvent les classes moyennes ?

| Écrit par Sonia Mabrouk

Leurs parents ont travaillé dur pour acheter une maison et une automobile. Mais les jeunes Tunisiens, eux, veulent « toujours plus » !

A la différence de ses voisins, notamment le Maroc, la Tunisie a très vite – en fait, dès l’indépendance – compris que le développement d’une classe moyenne digne de ce nom constitue un gage de modernité et un excellent indicateur de la croissance économique. Cela passait, entre autres, par la promotion des femmes, la transformation du monde rural, la maîtrise de l’urbanisation, la généralisation de l’accès au logement et aux soins médicaux, mais aussi, et surtout, par l’éducation de masse. Entre 1975 et 2006, le taux de scolarisation des enfants de 6 ans est ainsi passé de 85 % à 99 %. Et de 2,6 % à 30 % dans l’enseignement supérieur, pendant la même période. Bref, l’éducation pour tous a joué le rôle d’un « ascenseur social ». Pas le seul, bien sûr, mais le principal.
Aujourd’hui encore, la classe moyenne, qui représente plus de 70 % de la population, reste très choyée. 80 % des ménages, par exemple, sont propriétaires de leur logement. De manière plus anecdotique, les autorités font de gros efforts pour aider les familles à s’équiper d’un ordinateur. En 2001, des aides au crédit ont ainsi été attribuées à 10 000 familles disposant d’un revenu mensuel inférieur à 748 dinars (438 euros) en vue de l’acquisition d’un appareil coûtant 1 000 dinars. Il reste cependant beaucoup à faire puisque le taux d’équipement en PC des familles tunisiennes ne dépasse pas 4,5 %.
Autre mesure phare de la politique du gouvernement : les aides à l’achat de voitures « populaires ». Même si, chez les concessionnaires, le délai d’attente peut atteindre trois ans, des milliers de fonctionnaires ont ainsi pu acquérir une, voire deux automobiles, généralement des Renault Clio, des Volkswagen Polo ou des Peugeot 206. Le prix de ces véhicules oscille, selon les options choisies, entre 10 000 et 15 000 dinars (6 000-8 000 euros). Revers de la médaille, cette mesure contribue à l’aggravation de l’endettement des ménages et provoque des embouteillages monstres dans les centres urbains.
D’une génération à l’autre, on assiste à une spectaculaire évolution des mentalités. Les parents, qui ont souvent trimé toute leur vie pour acheter une maison et une automobile, considèrent ces biens comme des privilèges qui se méritent, même s’ils ont bénéficié d’aides et de crédits. Les enfants y voient une sorte de droit acquis et aspirent à davantage, même s’ils n’en mesurent pas nécessairement le prix. Écoutons-les.
Cadre moyen dans une banque publique, Farid (30 ans), dont les parents étaient fonctionnaires à la poste, jure qu’« acquérir un logement n’est pas [son] seul objectif dans la vie ». Il veut « voyager, profiter de la vie, dîner de temps en temps dans un bon restaurant ». « Mais sans trop travailler », ironise son ami Mohamed. Comme tous les samedis après-midi, Farid retrouve ses copains au Montmartre, un café « branché » du quartier d’El-Menzah VI, qui domine le nord de la capitale. Leurs conversations tournent essentiellement autour du dernier téléphone portable sorti sur le marché ou du dernier arrivage de Polo. Le jeune homme attend depuis un an la livraison de la voiture qu’il a réussi à acheter. « Avant, pour être autorisé à déposer une demande d’acquisition, il fallait toucher trois fois le salaire minimum garanti (environ 230 dinars, soit 135 euros). Désormais, c’est quatre fois et demie », commente-t-il. Marié sans enfants, Farid habite toujours chez ses parents, avec son épouse. L’étage supérieur de la maison a été spécialement aménagé pour le couple. « Je ne suis pas pressé de partir. Le moment venu, je contracterai un emprunt pour acheter ma maison, comme mes parents l’ont fait. »
Dans un nuage de fumée, les discussions sur l’avenir vont bon train. Pour certains, le nouveau quartier où il fait bon vivre, c’est la cité Ennasr, à l’ouest de la capitale. « On y trouve de tout, des nouveaux riches et d’autres qui le sont moins mais font semblant », ironise l’un des jeunes gens, au milieu des rires. Mohamed n’est pas d’accord. Pour lui, Ennasr n’est qu’un parc à bétail, où les habitants s’entassent dans des bâtiments tous semblables, sans le plus petit espace vert à l’horizon. Il se plaint aussi de la hausse des prix, et il n’a pas tort : + 4,5 % en 2006, en moyenne, par rapport à l’année précédente, avec des pointes à + 5,4 % pour l’alimentation et + 4,8 % pour l’habitat.
La tendance n’est pas près de s’inverser. En 2007, le timbre fiscal indispensable à l’achat d’une recharge de téléphone va par exemple augmenter, de même que le « timbre de voyage », qui passe de 45 à 60 dinars. Sans parler du prix du visa, qui est passé de 50 à 60 dinars dans les pays de l’Union européenne. « Tout cela entrave notre liberté de circulation », se lamente Mohamed. Silencieuse depuis le début de la conversation, Amira (28 ans), lunettes de marque et style pas franchement discret, en a gros sur le cur : « Ce qu’on veut, explique-t-elle, c’est plus. Moi, je veux ressembler à Nancy Ajram, la vedette de la chanson libanaise, et ça coûte beaucoup d’argent ! »
Sécurité de l’emploi, aides financières sous forme de prêts ou de subventions, vie sociale épanouie, accessoires de luxe, voyages tels sont désormais les rêves des classes moyennes. Apparemment, le chef de l’État en est parfaitement conscient. Le 7 novembre dernier, lors de la célébration du 19e anniversaire de son accession au pouvoir, il a déclaré que son gouvernement travaillait « en permanence » à « l’amélioration du pouvoir d’achat et des conditions de vie de la classe moyenne », laquelle représente « un facteur de stabilité et un bouclier qui nous protège des soubresauts ». Nul doute que ce discours ne sera pas tombé dans l’oreille d’un sourd.

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