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Gaël et Mohamed

Loïc Barrière raconte les rencontres d'un jeune Français avec la « génération perdue du Maghreb ». Un texte simple et lucide.

Certains écrivains maghrébins – je ne cite personne, par prudence, car il y en a qui envahissent régulièrement les rédactions pour casser la gu… au critique qui se permet de faire la moindre réserve sur leur prose -, certains écrivains maghrébins, donc, feraient bien de lire Loïc Barrière. Voilà quelqu’un qui use d’un style simple, direct, sans métaphores alambiquées ni mots précieux ou surannés, et qui réussit pourtant à rendre exactement les couleurs, les odeurs et les sons du Grand Sud marocain, de Rabat ou d’Oran. Un exploit dont l’auteur ne se rend peut-être même pas compte, puisqu’il semble que son propos soit essentiellement de raconter une histoire, ou plutôt des histoires.
Il y a d’abord Gaël, le narrateur, un jeune Français de souche, comme on dit, qui décide un beau jour d’apprendre l’arabe dans son lycée de Courbeuf. Le voici au milieu de quelques escogriffes, Français d’origine nord-africaine, comme on dit, les mêmes qui d’ordinaire lui cassent la figure – décidément… – à la récré. Il fait rapidement des progrès, ce qui lui permet d’entreprendre une correspondance suivie avec des jeunes du monde arabe. En particulier, il se noue d’amitié avec un Mohamed assez attachant qui vit dans un petit village du côté d’Agadir.
Le roman commence au moment où Gaël décide d’aller au Maroc à la suite d’un coup de téléphone qui le bouleverse. Mohamed, chômeur, oisif, qui s’ennuie à périr dans son village, lui annonce qu’il va se tuer. Or Gaël vient de perdre, huit mois plus tôt, sa meilleure amie, Farida, une Algérienne brillante et ambitieuse, mais qui s’est retrouvée en situation irrégulière en France à cause de dispositions réglementaires auxquelles elle n’a pas pris garde. Désespérée, sans argent ni papiers, Farida a mis fin à ses jours. Tout cela n’est pas gai, me dites-vous, mais, croyez-moi, ce l’est encore moins pour Gaël dont le caractère et la sensibilité semblent être ceux d’un adolescent alors qu’on découvre au hasard d’une page qu’il n’est pas loin de la trentaine.
Donc Gaël vole au secours de Mohamed, comme pour expier le remords de n’avoir pas su sauver Farida. Il débarque à Aït Boujeloud, où il ne se passe jamais rien. Il a l’impression que les jeunes du village ont le choix entre le haschisch, l’islamisme ou le suicide. Prenant Mohamed sous son aile, il parcourt le Souss, logeant chez l’habitant ou dans la famille lointaine de Mohamed, puis ils remontent tous deux par la côte, se lient ici avec un Anglais, là avec des escrocs charmants ou des humanistes sincères. Il y a aussi un voyage à Nouakchott, dans un flash-back, un passage en Algérie à l’époque où la frontière entre ce pays et le Maroc n’était pas hermétiquement fermée, comme elle l’est aujourd’hui (quelle honte !). Partout, Gaël s’intéresse aux plus humbles, questionne, essaie d’aider.
Bref, on l’aura compris, il s’agit ici d’un road-movie sous forme de roman, une description lucide et fraternelle de ce qu’il faudra bien se résoudre à appeler la génération perdue du Maghreb, ces jeunes femmes et ces jeunes hommes arrivés à l’âge adulte dans des pays qui n’ont rien à leur offrir, ni travail convenable, ni logement décent, ni perspectives d’avenir. Jamais ce drame n’aura été dit avec si peu de pathos et tant d’efficacité que dans ce court roman de Loïc Barrière.

Quelques mots d’arabe, de Loïc Barrière, éditions du Seuil, 156 pp., 15 euros.

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